MAURICE LIMAT
LE TREIZIÈME SIGNE DU ZODIAQUE
COLLECTION « ANTICIPATION »
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
CHAPITRE PREMIER
Robin Muscat était d’une humeur massacrante. Il pleuvait sur Paris comme sur les planètes de pluie qu’il avait visitées du côté de l’étoile Algol.
Et, d’autre part, son patron direct, Mr Lepinson, directeur de l’immense organisation Interpol-Interplan, la police géo-planétaire, venait de lui confier un dossier qu’il connaissait déjà, avant de l’avoir ouvert, comme particulièrement assommant.
Il avait laissé les documents sur la table de son bureau et, tout en bourrant une pipe de tabac des plaines de Mars, il regardait vaguement la cité géante, appuyant par instants à la vitre son front énergique, aux cheveux plantés haut, tandis que tout l’ennui du monde passait dans ses yeux gris-bleu.
Il soupira :
– Il faut s’y mettre…Quelle barbe ! Une vague histoire de trafic, sans nul doute… ces soi-disant mystères à bord des astronefs, toujours la même chose…
Le dossier était triple et l’inspecteur Robin Muscat savait déjà, en gros, de quoi il retournait.
Trois drames différents s’étaient joués, pendant ces dernières semaines, sur une même ligne interstellaire, à savoir le trajet Sol (système solaire)-Persée.
Trois drames différents d’ailleurs. Un crime. Un cas de démence. Deux hommes dans ces deux cas en étaient les victimes.
Enfin, troisième cas, ces quelques semaines plus tôt (en durée terrestre), alors que le vaisseau spatial Spica allait arriver à Paris-sur-Terre. Une disparition cette fois. Celle d’une jeune femme.
Pour Robin Muscat, ce genre d’histoire était banal.
Sur les grands trajets de l’espace, les trafics de toute espèce (chair humaine, drogue, armes inconnues, gemmes au pouvoir fantastique) étaient fréquents et les règlements de compte se multipliaient.
Lui qui avait connu tant d’aventures exceptionnelles à travers la galaxie ne manquait jamais de bougonner lorsque, à son retour de quelques lointaine épopée, Mr Lepinson lui confiait un de ces dossiers qu’il jugeait bon pour de petits inspecteurs terrestres, les « rampants » de l’Interpol, rivés au sol de la planète-patrie.
Il prit les trois dossiers, en extirpa les petites bandes, les plaça à tour de rôle dans le « dispensator ».
Face à lui, l’écran blanc était formé par le mur neutre, il vit apparaître des images animées ou fixes, en reliefcolor si parfait que les personnages et les objets se détachaient devant Muscat, incroyablement vrais.
Ils devisaient, ils vivaient et, ainsi, il apprenait tout ce que ses subalternes avaient glané, soit au bord du Spica, soit dans l’entourage immédiat des trois victimes.
Robin Muscat, au départ, était assez distrait.
Lepinson ne lui avait pas caché que, eu égard à ses extraordinaires états de service, il allait être promu commissaire interstellaire, poste d’une importance extrême, qui lui donnait la main sur tout l’Interplan, une puissance policière dans toutes les planètes civilisées.
Cela l’avait réjoui, ce qui se comprend et le fait d’avoir à compulser un dossier préventivement jugé fastidieux était peu compatible avec le laisser-aller joyeux qui eût été de mise.
Seulement, au fur et à mesure que les films se déroulaient, que les divers clichés se révélaient à lui, Robin Muscat commençait à se passionner, repris par son ardente conscience professionnelle de chevalier de la police du cosmos.
Le crime d’abord. Yum Akatinor, natif de Persée, curieux personnage versé dans les forces occultes et particulièrement la cosmomancie (qui avait remplacé depuis longtemps l’astrologie en raison du champ d’action étendu des voyants) avait été trouvé mort, mais frappé par une mort peu compréhensible.
Foudroyé, eût-on dit. D’après les rapports légaux, l’homme avait subi une formidable tension qui avait stoppé la vie en lui.
Toutefois, toute tentative de réanimation avait été vaine.
Muscat repassait certains éléments du dossier-film. Il revoyait le visage un peu verdâtre, encadré d’une barbe sombre et lisse évoquant celles de Assyriens de la Terre.
Puis le rapport insista sur un détail. Muscat reprit les clichés de l’institut médico-légal. Cadavre nu. Agrandissement d’un point de la poitrine. Un tatouage ? Cela y ressemblait. Une sorte de signe plus ou moins ésotérique, sans doute sous le sein gauche.
Le passager du Spica qui était devenu fou, lui, était un martien, un de ces derniers représentants de la vie sur la planète rouge, déjà émigrés vers Vénus lors des premiers contacts avec la Terre, avant la remise en état d’un monde à l’atmosphère raréfiée
C’était un financier, très estimé à travers le Martervénux, connu honorablement non seulement dans les six planètes de la fédération, mais encore un peu partout dans les mondes amis.
Cladek Halstar menait une vie rangée. Toutefois, son épouse, une charmante terrienne, avait révélé qu’il était parfois assez secret, partant fréquemment pour de grands voyages dont elle ignorait la destination. Mais en raison des milliards de devises qu’il brassait à travers l’espace, elle acceptait cette situation, se disant sûre de sa fidélité
Les inspecteurs avaient déjà déterminé que Cladek Halstar avait entretenu des rapports avec plusieurs individus, dont deux femmes qui les uns comme les autres, semblaient peu orthodoxes et tous de près ou de loin, touchaient à la cosmomancie.
Quant à Giovanna Hi-Ling, une terrienne sino-italienne disparue depuis près de trois mois, on ne savait pas grand-chose d’elle. Élevée sur Mars, elle venait rarement vers la planète-patrie et, elle aussi, férue d’occultisme, faisait des fugues.
On ignorait sa profession réelle et, comme elle n’avait plus de famille, il était difficile d’apprendre grand-chose.
Robin Muscat soupira
– Dommage que nous n’ayons pas de photo de nu intégral…
Il disait cela en contemplant la vision de Giovanna Hi-Ling en maillot de bain, une combinaison discrète, très seyante, qui avait remplacé les bikinis des aïeules.
Le futur commissaire interstellaire regrettait peut-être de ne pouvoir admirer l’intégralité de sa beauté. Mais surtout, il lui était impossible de vérifier si, comme Yum Akatinor, comme Cladek Halstar, la belle Giovanna portait le signe mystérieux à hauteur du cœur.
Car Cladek Halstar, lui était fou, fou à lier, et présentement enfermé à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, un des plus anciens du monde et sans nul doute, désormais, le plus moderne de tous.
Mais l’aliénation mentale résistait encore à la science.
Muscat revit minutieusement tout le dossier et s’arrêta sur l’agrandissement du signe mystérieux.
Il avait pris un crayon atomique, à mine inépuisable et il griffonnait, tout en fumant, n’écoutant plus les propos du film qui continuait à se dérouler, ne regardant plus les images.
Il dessinait, et redessinait sans cesse le signe…
Une boucle, deux points…Non, deux traits en forme de V renversé…
Une boucle, deux lancées évoquant des accents circonflexes…
Qu’est-ce que cela peut indiquer ?
Un oiseau ? Oui à la rigueur, en s’appuyant sur les écritures hiéroglyphiques, qui ont sur la Terre et ailleurs, donné naissance aux écritures courantes, mais qui sont toutes inspirées de dessins originaux, ayant une signification visuelle précise.
Mettons : un oiseau. Deux ailes. Mais ces traits qui barrent les ailes ?
Et ces six petits traits, en dessous ?
Muscat, agacé, repoussa les dessins, resta un instant à rêver.
Des ailes… des ailes… oiseau… Non, cela évoque une bête… pas un oiseau. Un oiseau c’est toujours gracieux, même quand il s’agit d’un rapace, d’un vautour-condor, d’un algomaus de Wolf 424 ou d’un pyrornithoque des planètes d’Andromède, un oiseau qui crache le feu électrique, un gymnote empenné.
Alors ?
– Je suis sûr que se trouve, là-dedans, le symbole de « quelque chose » qui vole. Mais, ce n’est pas un oiseau…
Une machine ? Un astronef ?
Le Quetzal, le serpent à plumes des anciens Incas, n’était-il pas, cela avait été démontré dès le XXème siècle, le souvenir du premier vaisseau astral venu de l’espace par Vénus ?
– Ça vole… non, ce n’est pas une machine, pas un oiseau, c’est…
Il fronça le sourcil, se leva, alla chercha un dictionnaire et mit ce qui correspondait à la lettre Z dans le « dispensator » dont il avait préalablement ôté les bandes du dossier du Spica.
Z… eppelin… et apparaît un vaisseau invraisemblablement démodé, mais qui a donné naissance aux jets que connaît Robin Muscat. Z… eus… et il revoit le dieu des Grecs, le dieu-foudre… pas le moment de faire de la mythologie. Z… ibeline… charmante petite bête… jolies fourrures, Z…iggourat… la Mésopotamie. Zingaro… les bohémiens qui sont devenus légendaires…
Des images merveilleusement nettes, une voix qui chuchote…
Robin Muscat presse le bouton « accélération ». Il faut aller vite et il s’énerve.
Z…, ircon… je me fous des pierres fines. Zo… Zodiaque !
Nous y voilà.
Le commissaire en puissance examine les antiques représentations de la zone céleste qui forme l’horizon idéal des terriens depuis toujours.
– Vouais ! ce genre de signes. Cela se rapproche. Voilà la Vierge, la Balance, le Scorpion et le Bélier.
Il reprend la feuille où il a griffonné trente fois le même signe, le bizarre tatouage relevé sur la poitrine des deux victimes.
– Symboles du Zodiaque. Ah ! il y a aussi les symboles des planètes.
La lettre P, dans le « dispensator », remplace la lettre Z et Robin Muscat rêve un instant, devant ce défilé d’ésotérisme.
– Ah ! rage-t-il, si je savais, pour cette Giovanna.
L’interphone sonne.
Avec mauvaise humeur, il répond :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Inspecteur, une visite pour vous
– Qui est-ce ?
– Un citoyen de Tycho-City, de passage sur la Terre.
– Qu’est-ce qu’il veut ? grogne Muscat, déjà bien décidé à envoyer promener ce Sélénite intempestif.
– Il désire vous révéler des choses relatives à l’affaire du Spica.
– Hein ? Bon. Eh bien ! Qu’il monte.
Un instant après, Muscat a rejeté des dossiers et, à la fenêtre, il regarde la pluie tomber sur l’immense spirale qui domine la cité, et autour de laquelle s’enroulent les lignes des tramonos, les appareils urbains à voie unique, qui surplombent maisons et artères, et remplacent le vieux métro d’antan, dont les galeries interminables ont été converties depuis longtemps en voies souterraines pour les électrautos et tous les transports individuels.
– Monsieur l’Inspecteur Muscat ?
– Asseyez-vous. Je vous écoute.
Muscat ne l’a pas regardé entrer. Il se retourne, prend place lui aussi et lève les yeux, ses yeux francs, nets, durs, pour sonder son interlocuteur.
Un jeune homme. Vingt-deux ans ou vingt-trois ans. Le bronzage spécial des gens qui vivent (au sens propre) dans la Lune, sous une lumière bizarre.
Il a pris, lui aussi, le teint cendré dit « du clair de Terre ».
Maigre et brun, sans doute originaire de l’Europe méridionale, pense Muscat.
– Alors vous voulez me dire ?
– Je suis le… le fiancé de Giovanna Hi-Ling.
Brusquement, ce garçon prend un intérêt capital aux yeux de Muscat.
– Parlez. Dites-moi tout ce que vous savez. Elle a disparu et nous pensons à un enlèvement. Est-ce votre avis.
– Oui.
– Vous n’avez pas d’autres hypothèse ?
– Non. Elle ne peut pas me laisser. Ce n’est pas une fugue.
– Un suicide ?
Le jeune homme a un rire tendu, un peu triste :
– Oh ! Non, elle aimait la vie. Ardemment.
Lui aussi semble ardent, mais il est accablé par le drame.
– Un instant. Votre identité ?
Muscat presse un déclic. Le jeune homme parle.
La caméra enregistre sa déposition, visuellement et audiophoniquement.
– Jean-Marie Spontini, né en Corse, résidant à Tycho-City.
Suivent quelques renseignements d’état civil, puis il raconte.
Il a connu Giovanna au cours d’une escale. Elle se disait étudiante, et il en était, il en est, amoureux fou.
Ce voyage vers Persée. Il voulait l’accompagner, mais elle lui a expliqué que c’était impossible.
Pas très long, d’ailleurs, en dépit des énormes distances. Et, en effet, cela n’a fait que quelques semaines. Le Spica allait la ramener lorsqu’elle a disparu, sur l’astronef, inexplicablement, alors qu’on entrait dans la zone du système solaire.
– Dites-moi, elle était donc riche ?
– Non, je ne crois pas.
– Vous ne croyez pas ou vous ne savez pas ?
– Non, sûrement pas.
– Et vous ? Vous venez de me dire que vous travaillez à Tycho, comme technicien des souffleries (les souffleries d’oxygène qui alimentent la vie des cités sous cloches de la Lune). Ce n’est pas la fortune. Alors ? Se payer un voyage vers Persée, à part les gens d’affaires, ou les touristes milliardaires ?
Jean-Marie Spontini a un geste évasif, quelque peu désespéré.
– Il y a des mystères, n’est-ce pas, dans la vie de votre maîtresse ?
Le jeune Corse fait oui, puis il réagit :
– La maîtresse…
– Mais oui. Vous venez de me le dire implicitement. Ne vous troublez pas. Ce n’est pas offensant. Mlle Hi-Ling est très belle et vous n’êtes pas mal non plus. Un beau couple. Dites-moi, vous a-t-elle parlé de ses… de ses expériences occultes ?
Le visiteur est visiblement mal à l’aise.
– Je vois que oui. Mais ce n’est pas un crime, mon vieux. Nous, nous autres policiers, savons ce que le psychisme apporte à l’humanité. Et ce sont là études passionnantes. Seulement, vous connaissez l’aventure du Spica. Mlle Hi-Ling est le troisième cas.
– Oui. Il y a eu crime. Le type de Persée. Et puis le banquier qui est devenu fou.
Un nuage d’horreur passe sur le visage de Jean-Marie Spontini.
Muscat se lève, vient s’asseoir sur la table, devant lui :
– Nous sommes entre hommes… et puis ici on se confesse… d’accord ?
Spontini lève un regard effaré :
– Qu’est ce vous allez me demander ?
– Une petite précision intime, concernant votre… votre amie.
Muscat constate que son visiteur tremble légèrement, très légèrement.
– Est-ce que… sur elle… sur sa beauté… vous n’avez jamais vu… un petit détail ? Oh ! rien… un signe, par exemple ?
Spontini a eu un mouvement, vite réfréné, mais visiblement d’effroi.
– Eh bien ! quel mal y a-t-il ? Vous la connaissiez… intégralement. Alors ? Dites-vous bien que je suis là pour vous aider, que notre rôle est de la sauver, de vous la rendre. Et, d’ailleurs, vous en avez si pleinement conscience que vous vous êtes présenté spontanément. Spontini, allez-y.
Il se penche, tend le doigt vers la poitrine du jeune homme, vers le cœur.
– Là. Est-ce que Giovanna Hi-Ling ne porte pas ?…
Mais Spontini a un tel mouvement de recul qu’une idée fulgurante traverse le cerveau de Robin Muscat.
Un instant, très court instant, il le tient sous le feu de son regard, ce garçon qui a semblé éprouver, devant ce doigt tendu, une telle répugnance.
– Spontini. Enlever votre veste.
– Quoi ? Vous voulez ?
– Vous avez très bien compris.
Le fiancé de Giovanna s’est levé, cette fois pris de panique.
– Inspecteur !
– Vous voulez, oui ou non, que nous arrachions Giovanna à ses ennemis, c’est bien cela ?
Spontini recule un peu. Muscat le prend par le bras :
– Ne cherchez donc pas à fuir. C’est idiot. Il faut nous aider, l’aider, elle, si vous l’aimez.
Le visage « clair de Terre » se crispe. Il est au bord des larmes.
Muscat se radoucit :
– Montrez-moi. Après vous me direz tout, tout ce que vous savez.
Et c’est lui qui défait la fermeture magnétique du vêtement.
Spontini se laisse presque faire. Il claque des dents.
– La chemise, ordonne Robin Muscat.
Le maigre garçon grelotte, mais il ôte sa chemise.
Muscat se penche vers la poitrine nue.
Il ne s’est pas trompé. Le signe est là.
Tatouage ?
Il n’en jurerait pas. Cela lui semble bien inscrit sous l’épiderme même, juste sous le sein gauche. Et il reconnaît le tracé mystérieux sur lequel il s’est exercé.
La boucle centrale, les deux ailes en accents circonflexes, les six petits traits inférieurs, d’ailleurs disposés en groupe de trois.
Les traits qui barrent les ailes, comme des éclairs.
C’est haut d’un centimètre à peu près, mais inscrit dans la chair selon un procédé qui échappe à Robin Muscat.
– Je ne me trompais donc pas. Maintenant vous allez…
Un hurlement fuse dans le bureau du futur commissaire.
Sous ses yeux, alors qu’il demeure penché vers le cœur de Spontini, qu’il s’attarde à contempler le signe, Muscat l’a vu, ce signe devenir brusquement flamboyant.
D’une couleur bleu sombre, il est passé à l’incarnat fluorescent, éblouissant les rétines du policier d’un point de feu subit.
Et tout le torse nu de Spontini — et tout son corps — en une fraction de seconde, paraît enrobé d’une aura de feu.
C’est très bref. Et il n’y a plus aux pieds de Robin Muscat, que le corps — que le cadavre — du malheureux fiancé de Giovanna Hi-Ling.
Très vite, cela passe dans l’esprit de l’homme de l’Interpol-Interplan.
– Le mort n’a pas parlé. Le fou ne peut pas parler. Lui, il parlera.
CHAPITRE II
Il pleuvait de plus en plus et le balisage avait été mis en place. Un système de rayons et de faisceaux lumineux, verticaux et horizontaux, émanant de projecteurs disposés soit sur le sommet des buildings, soit sur des pylônes spéciaux.
Ainsi, dans le ciel de Paris-sur-Terre, de véritables voies se trouvaient tracées, par ces jets fulgurants qui trouaient la brume, étant formés à l’infrarouge coloré et offrant l’aspect d’immenses quadrangles au travers desquels pouvaient évoluer les hélicoptères, les héliscooters, les gyroplanes, les vieux hélico archaïques, voire quelques soucoupes immatriculées sur des mondes différents.
Des carrefours, naturellement, y étaient prévus, et là, selon la tradition, on retrouvait des feux tricolores, indiquant l’arrêt et le départ avec l’intermédiaire orange.
Un peu en dessous — sur leurs voies uniques lancées depuis la Grande Spirale Centrale qui s’élevait à l’emplacement de ce qui avait été Clichy —, les innombrables tramonos partaient dans toutes les directions, emmenant une foule de voyageurs, trafic qui ne cessait jamais.
L’hélicojet de l’Interplan bénéficiait d’une priorité absolue.
Robin Muscat n’avait pas perdu de temps.
L’assassiné du Spica n’avait pas parlé. Le fou ne voulait pas ou ne pouvait pas.
Ce cadavre tombé à ses pieds, il était bien décidé à lui arracher ses secrets.
Rapidement, en quelques minutes, le labo du building avait fait le nécessaire.
Trois piqûres avaient été pratiquées sur l’organisme de feu Jean-Marie Spontini.
Il était mort, Muscat en était sûr. Mais avec ce procédé, il savait qu’il pouvait obtenir une suspension de la décomposition chimique, un stop aux destructions irrémédiables qui accompagnent, dans les minutes qui suivent le décès, l’envol de l’âme après lequel il n’y a plus rien à faire.
Certes, le futur commissaire Muscat ne se flattait absolument pas d’obtenir une résurrection. Il était à peu près sûr que les criminels qui venaient d’abattre Spontini devant lui pour lui interdire de parler savaient ce qu’ils faisaient et que le « tatouage » était un terrible catalyseur bien utile à l’occasion pour se débarrasser des indiscrets.
Mais, tandis qu’un de ses adjoints faisait venir l’hélicojet et que les deux autres traitaient le corps, il avait appelé, par visiophone, deux personnes et leur avait donné un rendez-vous immédiat.
Tandis que son engin filait dans le ciel de Paris, à travers les grands carrés lumineux qui, en enfilade, formaient une immense artère dans le ciel de brume et de pluie, tandis qu’il dépassait les carrefours où la circulation était stoppée d’autorité pour lui permettre le passage, il savait que, sur une autre voie, un autre hélicojet arrivait et que celui qui se trouvait à bord devait le retrouver dans quelques instants.
Moins de cinq minutes après avoir quitté la terrasse de l’Interpol-Interplan, à Montmartre, Robin Muscat avec son singulier bagage, arrivait à Vincennes, où une tour-hôpital surplombait le vieux bois toujours vert.
– Tout est prêt, disait un homme en combinaison blanche, qui prenait à peine le temps de serrer la main de Muscat.
À une vitesse record, le corps de Spontini était déshabillé, jeté dans une sorte de piscine étroite, où il baignait dans le plasma.
Des sondes, des électrodes s’attachaient à divers point de son corps et des aiguilles s’enfonçaient dans la chair en train de retourner à la nécrose.
Un flux d’hydrogène liquide envahissait la piscine. À gauche, un cœur artificiel, en forme de pompe, lançait déjà la stimulation qui provoquait la réanimation du muscle cardiaque.
Un homme chauve, aux yeux durs derrière des lunettes sans monture, regardait palpiter ce qui n’était pourtant qu’un cadavre et suivait de l’œil un cadran où s’inscrivait la fréquence du pouls.
Muscat, impressionné malgré tout, voyait la poitrine qui se soulevait en cadence, sous l’impulsion du poumon artificiel déjà branché.
– Votre avis, Stewe ? demanda-t-il d’une voix un peu altérée.
La voix sèche de son vieil ami le Dr Stewe, lequel venait d’arriver une minute avant lui, déclara :
– Il est mort. Signes cliniques évidents. Toutefois, je crois que notre ami Dusaule peut faire quelque chose, obtenir ce que vous attendez.
Muscat eut un geste pour sortir sa pipe, mais il se ravisa à temps.
Ce n’était ni le lieu, ni le moment.
Celui qui l’avait accueilli, le Dr Frank Dusaule, installé dans une petite cabine de verre, avec une table compliquée de cadrans devant lui, appuyait sur des boutons, tournait des volants, abaissait et relevait des manettes.
Tous les appareils entourant la piscine miniature où l’hydrogène liquide et le plasma entretenaient l’organisme défaillant crépitaient, ronronnaient d’une vie artificielle, mais impressionnante, cherchant à ranimer, dans la mesure du possible, ce cadavre auquel il fallait poser des questions extraordinaires.
Frank Dusaule. Tout de suite, Muscat avait pensé à lui.
Le jeune et génial médecin qui avait, très loin, grâce aux habitants de la planète Mîo du Verseau, réalisé un rêve scientifique que les terriens lui avaient refusé.
Dusaule avait sondé la mort, forcé les portes de l’éternité.
Il est vrai que l’expérience des nécronautes avait failli tourner à la catastrophe. Mais depuis, en compagnie de Stella, son épouse, il était revenu sur la Terre et, mettant à profit son incroyable découverte, il travaillait plus que jamais à sauver des vies humaines ([1]).
Stewe, auquel on avait demandé d’assister à l’opération, discourait à mi-voix :
– Foudroyé, me dites-vous ? Et cela à partir de ce… cette petite tache à hauteur du cœur ? Hum ! Ces gens sont forts.
– Et dangereux. Mais si Spontini parlait…
– Il est bien mort, n’est-ce pas, Stewe ? s’énervait à répéter le policier.
– N’en doutez pas. Mais je fais confiance à mon ami Dusaule. Vous avez agi très vite. Il n’y a pas douze minutes que l’étincelle a abattu cet homme devant vous. En principe, le délai n’est pas trop long. La mort clinique est évidente. Mais nous savons tous que ce fluide…
– L’âme… l’esprit. Osez le mot espèce d’athée.
Stewe ricana :
– Je ne suis pas un métaphysicien comme votre ami Coqdor, moi, je ne crois qu’à la science.
– Vous alliez admettre, à l’instant, au moins un fluide… quelque chose qui échappe à notre entendement.
– Oh ! il y a quelque chose que nous ne connaissons pas encore mais que nous découvrirons un jour. Bref : nous savons que, peu de temps après ce qui est convenu d’appeler la mort, le corps présente une certaine déperdition de poids, jusqu’à présent difficilement explicable, même en tenant compte des cessations fonctionnelles chimiques et de la déshydratation.
– Et ce quelque chose, cette perte de poids (puisque vous ne voulez pas convenir qu’il s’agit du départ de l’âme) ne s’est pas encore produit ?
– Non. Un cadran l’indiquera au moment voulu. Mais il est encore trop tôt.
Muscat respira. Il comptait juste là-dessus.
Eux deux et Dusaule dans sa cabine, observaient le mystérieux travail des appareils qui dynamisaient le cadavre et lui donnaient toutes les apparences des fonctions normales, ce qui était proprement hallucinant.
– Si cette âme est encore là, commença Robin Muscat.
– Nous verrons, quand elle s’envolera, ce que cela pèse une âme, railla encore l’incorrigible sceptique.
Muscat lui jeta un regard noir, mais l’heure n’était pas aux disputes philosophico-scientifiques.
Dusaule, lui, ne regardait pas le corps, mais ses cadrans et, en la circonstance, il suivait plus subtilement que ses deux amis, l’évolution de cette remise en survie.
Enfin, au bout de six minutes environ, sa voix résonna dans un micro.
– Mon cher Inspecteur, et vous, Docteur Stewe, je puis vous affirmer que notre sujet est au point. Voulez-vous me relayer, confrère ?
Stewe prit place dans la cabine et recueillit la succession de la surveillance des appareils palliant la carence de ses fonctions.
Ainsi, bien que Spontini fût mort et bien mort, le cœur battait, le sang circulait, les poumons reprenait leur cadence.
Trois assistants et deux laborantines, sur l’appel de Dusaule, pénétraient alors, tandis que du plafond, qui s’ouvrait comme une coupole, l’inspecteur Robin Muscat voyait descendre une installation extraordinaire, qui se plaçait silencieusement, juste au-dessus de la piscine où baignait le mort-vivant.
C’était la juxtaposition de sept sphères opalescentes, dont la plus petite, au centre, offrait l’aspect d’un de ces casques de cosmonautes répandus dans la galaxie et dont les six autres n’étaient que la reproduction de la première en proportion croissante.
Les sept sphères, concentriques, étaient d’ailleurs segmentées dans le bas et c’était un système de grue dépliante qui les amenait depuis l’étage supérieur.
Le même bras métallique supportait une génératrice énergétique. Un moteur-dynamo hérissé d’antennes extrêmement fines et dont les fils innombrables formaient une gracieuse toile d’araignée, dont le brillant achevait d’ailleurs de donner l’illusion.
Cela, au-dessus de la piscine de vie, synthèse de toutes les inventions humaines convergeant vers la recherche de survie, c’était la dernière trouvaille du Dr Frank Dusaule, l’ennemi de la mort.
Tandis que Stewe se penchait toujours sur les contrôles indiquant les mouvements des organes synthétiques, rectifiant ici, stimulant par ailleurs, stoppant ou ralentissant autre part, Frank Dusaule, lui, du geste, sans un mot, donnait ses instructions aux cinq assistants.
Les deux jeunes femmes, avec des mouvements précis, quasi mécaniques mais non dénués de cette grâce qui demeure attachée au moindre geste des personnes de leur sexe, maniaient doucement les sphères pour les amener vers le mort-vivant ; les trois hommes eux, s’affairaient autour de divers appareils qu’ils branchaient sur la génératrice de l’appareil et dont la destination, cette fois, était évidemment très claire.
Des caméras, des micros, des flashes.
Les laborantines poussaient délicatement la sphère numéro un, la plus petite, vers la tête du pauvre Spontini qu’elles encadrèrent ainsi comme d’un casque.
Et les six autres sphères, les unes après les autres, reprirent leur position convenable, de façon que le concentrisme général fût de nouveau obtenu.
Ainsi la tête du cadavre, légèrement soulevée par un support spécial, occupait le centre absolu de l’ensemble et la plus grande sphère, de plus d’un mètre de diamètre, dominait la piscine et amenait, au centre du laboratoire, son globe énorme translucide, au travers duquel on devinait plus qu’on distinguait les autres parois, le chef du pauvre Spontini disparaissant totalement.
Dusaule ne perdait pas un détail, pas un geste de ses collaborateurs.
Mais l’équipe devait être entraînée car il n’eut pas la moindre rectification à faire. Tout était prêt.
Il se tourna vers Robin Muscat qui, la gorge sèche, demanda :
– Si je comprends bien tout est au point ?
– Quand vous voudrez, Inspecteur.
– Allons-y…
Dusaule fit un signe. Une des laborantines s’avança vers la génératrice et pressa un simple bouton.
Et on attendit.
On distinguait à peine le corps du baigneur de la mort, mais on entendait nettement le bruit caractéristique de sa respiration, de sa pseudo-respiration.
Pour un peu, Robin Muscat, qui avait un peu mal à la tête, eût juré qu’il percevait aussi le battement du cœur, de ce cœur d’un mort que la science humaine obligeait à battre encore.
Tout cela pour que le cerveau fût irrigué convenablement, de façon artificielle certes, mais orthodoxe, et que de cet organe, siège de la pensée, on puisse extirper, sinon des phrases cohérentes, du moins des indications, des images, des clichés, tout ce qui forme un conglomérat insensé dans les neurones humains, où tout est inscrit de ce qui constitue une vie, sur les bandes mystérieusement magnétiques de la mémoire, avec ses milliards et ses milliards d’éléments différents.
Certes, Robin Muscat ne se dissimulait pas que la volonté du mort étant désormais absente, il ne fallait pas compter sur le classement, la sélection, la juxtaposition convenable de ces éléments pour répondre aux questions qu’il voulait poser.
Mais la technique tournait la difficulté. Spontini revivait, et c’était mieux qu’un mort définitif, tel que Yum Akatinor, mieux qu’un dément, comme Cladek Halstar, dont l’interrogatoire n’avait rien donné de bon et envers lequel un sondage scientifique du cerveau resterait lettre morte, puisque son pauvre esprit, devenu négatif, ne laisserait guère échapper de renseignements utiles, voire les refuserait avec l’obstination irréductible des aliénés.
Mais dans cet organisme captif de la science, dans ce cerveau auquel on s’efforçait (peut-être avec une chance de réussite) de lier encore pour un instant l’esprit qui voulait s’enfuir à jamais, Robin Muscat espérait lire un mot, une phrase, glaner un signe quelconque, de ce qui lui permettrait de trouver la piste des malfaiteurs de l’espace.
Et l’interrogatoire du mort commença.
CHAPITRE III
Les deux laborantines avaient pris place de part et d’autre de l’énorme installation.
L’une et l’autre exécutaient méthodiquement leur travail et le réglage étant terminé, certaines manifestations commençaient.
La lumière avait singulièrement baissé dans le laboratoire proprement dit.
Seule, la cabine de contrôle où le Dr Stewe était maintenant enfermé, relayant le Dr Dusaule à la surveillance de la résurrection artificielle, demeurait vivement éclairée.
Si bien que Robin Muscat, maintenant placé aux côtés de Frank Dusaule face à l’ensemble, pouvait apercevoir son ami dans une lueur qui avait quelque chose de diabolique.
Cela tenait à son faciès glabre attenant à un crâne totalement chauve, le tout souligné par l’éclair des verres sans montures.
Penché sur les cadrans qui jetaient des reflets diversement lumineux créant un arc-en-ciel de cauchemar, Stewe avait l’air d’un de ces savants infernaux qui réalisent, techniquement, les expériences magiques d’autrefois.
Et pourtant, malgré son aspect fantastique, Stewe demeurait un pur, un homme acharné au service de la science et de l’homme. Ce n’était pas pour rien que Muscat et Dusaule lui avait demandé de venir les aider en d’aussi délicates circonstances.
Les trois assistants, eux, préparaient l’enregistrement complet des révélations qu’on attendait, qu’on espérait.
Car, peut-être, il était trop tard et Spontini, mort définitivement, ne parlerait pas, si on pouvait utiliser le verbe parler.
La lumière baissa encore. On ne vit plus, hors Stewe penché sur les cadrans, l’œil aigu, que la sphère qui luisait vaguement dans la semi-obscurité du laboratoire et, en dessous des reflets étranges sur la surface du bain de plasma et d’hydrogène liquide dans lequel était immergé le corps de cet homme mort dont on voulait pour quelques minutes, quelques secondes peut-être, faire, sinon un vivant, du moins un zombie.
Muscat impressionné (c’était la première fois qu’il assistait à ce genre d’expérience, encore que Dusaule lui en ait souvent parlé) pressentait bien que le médecin-inventeur, à ses côtés, n’était pas moins crispé que lui-même, en dépit d’un calme apparent.
Lentement, l’énorme sphère devint irradiante.
Muscat ne put réprimer un soupir, où s’exhala toute son émotion.
Un jeu subtil de miroirs amenait, au centre de l’installation, et cela à une échelle démesurément grossie, l’image de la tête du sujet.
Il voyait donc, comme le chef d’une statue, haut d’un demi-mètre, le visage du pauvre fiancé de Giovanna Hi-Ling.
Ses yeux révulsés, que ne voilaient qu’imparfaitement les paupières, le rictus de la lèvre, le nez atrocement pincé, accentuaient encore l’impression de maigreur de ce visage qui n’eût pas été laid, à l’état naturel.
C’était là ce que Frank Dusaule nommait l’effet numéro 1, la photographie simple, obtenue par la première sphère.
Au bout d’une demi-minute, on passa aux effets 2, 3, 4 et 5.
C’est à dire que Robin Muscat put voir le visage se décomposer, offrir tous les symptômes de la nécrose charnelle et, l’image changeant de couleur et d’aspect, passa à la représentation d’une tête écorchée.
De ce troisième stade (le musculaire), on en vint au quatrième, celui réservé à la seule apparence du système nerveux (hors cérébral), puis ce fut par une subtile sélection, la boîte crânienne seule.
Le rythme du défilé des images s’accélérait. Il ne fallait pas perdre de temps.
D’ailleurs, dans un micro, la voix sèche et désagréable de Stewe venait de rappeler à l’ordre les expérimentateurs.
– Attention ! défaillance côté cœur ! Plus que quelques minutes !
Robin Muscat transpirait et devinait que Frank Dusaule devait subir les mêmes symptômes.
Pourtant le chef du laboratoire n’ajouta rien. Il était sûr de son personnel, il savait que nul ne flancherait, ne perdrait une fraction de seconde.
L’image vira encore et le cerveau, seul apparut, énorme sphère aplatie, divisée, double masse grise où se loge, pendant la vie cosmique de l’homme, ce qui s’appelle l’intelligence.
L’organe numéro un, l’outil prodigieux que le Maître de toutes choses a mis à la disposition de l’homme, de cet homme qui, si souvent, pense qu’il est lui-même un dieu, grâce aux volutes compliquées de ce circuit qu’il est cependant bien incapable de créer.
Mais tout passait très vite et l’effet numéro six arrivait.
Robin Muscat en eut le souffle coupé.
Au travers des sept sphères, chacune chargée à l’origine de photographier, de filmer les divers stades de pénétration d’une tête humaine, les ondes irradiaient, se fixaient différemment, réalisaient ces visions si curieusement diverses.
Maintenant, on dépassait le stade physique proprement dit. Déjà, ce qui apparaissait sur la sphère extérieure, la septième, c’était le produit de la sixième, l’intermédiaire entre le cerveau lui-même et les visions de ce même cerveau.
Une sorte de chaos, un cosmos enfiévré, tourmenté, traversé de beautés fulgurantes et d’abîmes d’horreur.
Rien de définitif, de net, aucune précision. Tout était seulement suggéré. C’était la pensée à l’état brut, les visions spontanées, les images-réflexes qui jaillissent dans l’esprit humain sous l’impulsion des sensations extérieures.
Sans doute, ce qui s’inscrivait devant les yeux des expérimentateurs, sur l’écran globoïde, c’était moins que des impressions personnelles, les représentations-flashes des sensations humaines en général.
Du bleu tendre de l’émotion amoureuse au rouge de la colère, des ténèbres vertigineuses de la haine aux ors de l’élan sublime, des douceurs verdoyantes de l’espoir printanier au mauve accusé de la passion, le tout traversé des éclairs de la peur ou du désir, ou se perdant dans les tourbillons et les nébuleuses de la désespérance, de la délectation morose, du spleen et des longues stagnations où la pensée se déroule sans ordre.
– Hâtez-vous, ordonna Stewe. Plus qu’une minute, deux au plus…
On venait de dépasser le no man’s land cérébral. On arrivait au dernier stade, celui qui était le but de l’expérience, celui, où peut-être, si la providence les favorisait, ils allaient pouvoir glaner les dernières réactions de l’homme foudroyé, assassiné au nom d’un signe incompréhensible.
Stimulé par l’angoissante réflexion de son collègue, Dusaule murmura :
– C’est la fin.
Les sphères retransmettaient l’effet septième et dernier.
Un instant, très bref, Robin Muscat vit un incroyable conglomérat d’images apparaître à la fois.
Sur toute la surface sphérique de l’énorme globe extérieur, les photos humaines, les visions nées de l’écran biologique de la pensée, les images projetées en l’homme par l’homme, selon sa nature intrinsèque et qui varie d’un individu à l’autre, des visages et des formes monstrueuses et des beautés incomparables et des paysages et des scènes et des choses qu’on ne peut définir, tout cela naissait brusquement d’on ne sait quelle genèse, et ce n’était que le reflet de la pensée d’un humain, de la dernière fraction de seconde où Jean-Marie Spontini avait « pensé », revoyant toute son existence, mais le tout surimpressionné par les sensations dernières.
Sensations nées de sa conversation avec Robin Muscat et où, espérait l’officier de police interstellaire, il allait pouvoir glaner des éléments que, peut-être, à l’état de vie, Spontini eût refusé, ou du moins hésité à lui livrer.
Certes, Spontini était mort, maintenant depuis près d’une demi-heure, en dépit du prodigieux mouvement qui avait permis le transfert du corps et la mise en place du dispositif de résurrection artificielle.
Mais selon la thèse de Frank Dusaule, thèse déjà corroborée par diverses expériences, on ne pouvait évidemment lire une pensée évolutive, même en sondant un cerveau en état de survie. L’étincelle n’y était plus.
Du moins pouvait-on cueillir ce qui était stagnant depuis l’instant même du décès, comme ce que les physiologistes ont démontré depuis longtemps en allant chercher l’image dernière vue par l’homme sur la plaque sensible de la rétine.
Frank Dusaule était parti de là, du suprême réflexe rétinien, pour bâtir tout son système. La rétine retient l’image unique, la vision. Le cerveau, lui, retient tout, plus ou moins nébuleusement, mais plus précisément ce qui a fait l’objet de ses dernières pensées.
Pendant ce très court instant où dura l’apparition multiple, les caméras tournèrent, les flashes éclatèrent, les micros captèrent d’étranges ultrasons, inaudibles pour l’oreille humaine, mais qui accompagnaient mystérieusement les visions et que de délicats micros retransmettaient ultérieurement.
Tout s’effaça. Il n’y eut plus que la sphère vaguement opalescente, dans la semi-obscurité.
La voix de Stewe glapit :
– Inutile maintenant. Il est mort. Le corps perd du poids.
Frank Dusaule eut un profond soupir et Robin Muscat crut détecter chez lui une légère détente.
Le jeune savant prononça :
– Qu’importe ! Merci, Stewe. Mais nous avons réussi.
La lumière revenait. La septuple sphère dégageait la tête du malheureux Spontini et remontait vers la coupole, qui l’engloutissait.
Les laborantines, toujours silencieuses et précises, manœuvraient délicatement les commandes et, déjà, les trois opérateurs, eux se penchaient sur leurs appareils, en extirpant les photos, les films et les bandes magnétiques.
– Vous avez vu quelque chose d’intéressant, Inspecteur ? demanda le Dr Frank Dusaule, tandis que Stewe sortait de la cabine.
– Oui, dit Muscat, bouleversé par cette lecture à vue de la pensée d’un mort, ou plutôt d’un mort au moment précis de sa mort. Le signe, le signe que je cherche ; le signe qui est inscrit sur la poitrine de ce pauvre garçon et qui l’a tué.
– C’est vrai. J’ai vu, moi aussi. Une sorte d’hiéroglyphe, de symbole ésotérique.
– Eh bien ! si vous voulez passer dans notre laboratoire 3. Là, ces messieurs vont vous donner le résultat de l’expérience.
Muscat flanqué de Dusaule et de Stewe, suivit les trois opérateurs.
Les caméras, les flashes, les magnétophones, tout était en mesure de retransmettre immédiatement films et enregistrements, les développements se faisant instantanément.
Sur un écran, on vit, en planisphère, l’ensemble des images captées au moment crucial sur la sphère extérieure, c’est à dire ce qui avait constitué, en vision surimpressionnée, la pensée suprême de Spontini au moment précis où la mort le frappait.
Muscat voyait des choses et des choses. Mais, surtout, dominant, le signe fatal, la boucle et les deux lancées en accent, les traits en éclair barrant les lancées, les deux groupes de petits traits en dessous.
Mais il y avait tant et tant de choses. Des visions de l’espace, des astronefs (Muscat identifia le Spica), un monde totalement inconnu, une sorte de temple à forme bizarre, un vestibule, ou une retonde, ou un parvis, entouré de portes carrées, des personnages curieux, appartenant évidemment à une planète qu’il ne pouvait identifier.
Et des choses plus terrestres, plus humaines. Des scènes familiales, des visions de chambres, de théâtres, de bar, de bateaux.
Plusieurs femmes, dont une dominait, très belle.
On voyait son visage et, sous un autre angle, son corps nu, admirable.
– Giovanna Hi-Ling ! Puis-je avoir un agrandissement de cette zone ! Particulièrement la poitrine.
Ce fut rapide. Un opérateur régla la projection. La partie désirée grandit, emplit l’écran et, ainsi qu’il s’y attendait, Muscat, non sans un grognement de satisfaction, détecta sous le sein gauche de Giovanna, le signe incompréhensible.
Et puis, il revit à plusieurs reprises, comme en une série de clichés inlassablement refaits, une sorte de disque, ou de surface arrondie ou spiralée.
Là aussi, il demanda un agrandissement.
Auprès de Stewe, de Dusaule, des assistants, il s’interrogea tout haut :
– Une assiette, dit quelqu’un riant un peu.
– Un plat, plutôt.
– Mais non, c’est un compas de marine.
– Hum !…Et il y a un mouvement tournant, spiralé.
– Comme une coquille d’escargot.
– Moi, je crois voir la roulette, intervint un assistant, qui avait tendance à aimer le tapis vert.
On se récria, on le hua.
Mais les hypothèses les plus diverses, absurdes et fantaisistes, éclataient.
Robin les laissait faire, espérant que quelqu’un allait mettre le doigt dessus, dans le délire qui les prenait tous.
Maintenant, cela devenait un petit jeu. Laborantines et opérateurs étaient jeunes et Muscat spéculait sur leur ardeur.
Des suggestions plus ou moins valables coururent encore.
Stewe, plus réaliste, grinça :
– On peut dire au moins une chose : il s’agit d’une surface à peu près circulaire et compartimentée.
– Tiens, dit une des jeunes filles. Le Zodiaque, peut-être.
Il y eut des approbations mais, tout de suite, l’hypothèse tomba :
– Non, il faudrait douze cases. Or, si je sais compter, il y en a treize, n’est-ce pas ?
Tout le monde fut d’accord. Treize éléments différents.
Pourtant, par le jeu des agrandissements, on constata que les cases contenaient, chacune, une lettre, ou un signe. C’était imprécis mais, petit à petit, on du admettre que les représentations convenues du Verseau, du Sagittaire, du Capricorne, et des autres signes, étaient sinon représentées de façon traditionnelle, du moins sur un mode très voisin.
– Mais pourquoi treize signes ? demande Dusaule.
– Nous le saurons peut-être quand nous aurons entendu les ultrasons. Préparez le transmuteur audiophonique.
On se mit en état d’écouter. Mais, tandis que l’opérateur spécialisé réglait son micro, Muscat demanda aux deux jeunes filles :
– Mesdemoiselles, regardez bien ce fameux signe. Qu’est-ce qu’il vous suggère ?
– Un oiseau ? Une bête ? Un astronef ? Ou quoi ?
Et Mlle Bella, une des assistantes de Dusaule, dit, d’un petit air ingénu :
– Oui… ça vole… et ce n’est pas un oiseau. Pas un engin. C’est une bête, Une bête qui fait peur. Je vois les ailes, la foudre, et ces trois petits traits, trois par trois, des griffes…
Muscat faillit s’étrangler :
– Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? Crétin que je suis. Ah ! si Coqdor était là…
Mais une voix s’élevait dans le laboratoire.
Un murmure, des phrases entrecoupées, des mots, une foule de mots, dans lesquels on allait glaner, classer, sérier, sélectionner, trouver enfin .
Après avoir « montré » sa pensée, Spontini, au-delà de la mort, parlait.
CHAPITRE IV
C’était une joie extrême pour les enfants. Il faut admettre que la petite classe, lors des longs, des interminables voyages interplanétaires, est assez difficile à amuser, à tenir en place.
Certes, sur le Cygne Noir, comme sur les grands astronefs de croisière, tout était prévu. L’école est organisée, les salles de sport, les heures de natation où la piscine est réservée à l’enfance, et de nombreux loisirs, des jeux, des séances de cinérelief éducatif, etc.
Seulement, les animaux étranges, appartenant aux passagers, ont généralement le plus beau rôle.
Râx était de ceux-là. Une demi-douzaine de bambins des deux sexes s’affairaient autour de lui, riant et criant, caressant son pelage lustré, d’un beau roux doré, tirant ses oreilles, avec le léger frisson qui parcourt tous les humain quand ils jouent avec un certain danger.
En effet, le monstre Râx, le pstôr venu de la planète Dzo, s’il jouait avec les gosses comme un gros chien dont il avait le corps et la tête, demeurait sans doute le plus terrible des combattants parmi les démons familiers des gens du Cygne Noir.
Les enfants le préféraient au Hozz, le singe-perroquet hargneux qu’une vieille fille trimbalait un peu partout, ou au vâr, ce serpent à corps triple apprivoisé par un ancien commandant d’astronef en retraite, lequel ne pouvait se passer de l’espace, se consolait en devenant touriste après avoir exploré la galaxie.
Impressionnant au premier abord, Râx, grâce à sa très vive intelligence, à son amour inné de l’humain, ne tardait pas à se révéler le plus délicieux des compagnons de jeux.
Avec son corps allongé de gros lièvre, sur lequel saillaient des muscles incroyablement noueux, son mufle de bouledogue, sa queue en panache que les garnements tiraient quelquefois, s’attirant un grognement réprobateur, avec ses membres antérieurs qui étaient d’immenses ailes de chauve-souris sur lesquels il gambadait avec une étonnante légèreté, avec surtout des griffes et des crocs véritablement effrayants, Râx le volant était, nul ne l’ignorait, un fauve terrible, quelque chose comme un grand félin possédant les moyens d’un grand rapace.
Mais il n’avait pas son pareil pour aller chercher la balle tombée dans la piscine, pour servir de monture au sol, voire pour faire quelques dizaines de mètres en vol, dans la grande salle centrale du vaisseau spatial, emmenant sur son dos une fillette ou un garçonnet.
Et il tenait sa part dans les parties de rugby (à cinq ou six) que les enfants organisaient à leur manière.
Comme un petit garçon avait été un peu trop loin en lui meurtrissant une patte, Râx protesta, envoyant sans violence, un coup de son museau aplati, tout en grognant un peu.
– Râx ! Veux-tu être gentil !
La voix sonore, bien timbrée, du maître, le rappelait à l’ordre, tandis que le vrai coupable, un peu penaud, rougissait jusqu’au oreilles.
Entendant le chevalier Coqdor, le pstôr se dégagea du groupe des enfants, indiquant que le jeu était fini et, avançant drôlement sur ses membres ailés et sur ses pattes antérieures qui évoquaient celles d’un jeune lion, il vint quêter une caresse.
– Mon beau monstre. Mon Râx, Couche là. La paix, Râx.
Les petits, privés de leur meilleur compagnon, entouraient le maître de Râx.
– Il ne veut plus jouer.
– Râx est fatigué.
– Qu’est-ce qu’on va faire ?
– Chevalier, racontez-nous une histoire de l’espace.
Une adorable petite personne, qui avait bien sept ans, des yeux de tendre porcelaine et un petit nez mutin, demandait cela et, à cet appel de la fillette, les autres faisaient écho.
– Une histoire, Chevalier, une histoire.
Les yeux verts du chevalier Coqdor brillaient doucement et il souriait de toute cette belle jeunesse, qui faisait son siège, grimpant jusqu’à ses genoux.
Une main caressant en cadence l’échine du pstôr, il commença à raconter l’aventure du soleil de glace ([2]).
Râx était placide, pendant que Coqdor tenait son jeune auditoire sous le charme.
Mais, au bout d’un instant, il se mit à humer l’air, à donner des signes d’intérêt pour quelque chose — ou quelqu’un — qui devait se trouver sur l’astronef, dans les parages.
– Tiens-toi tranquille, Râx.
Coqdor racontait, racontait…
Et le temps passait, pendant que le Cygne Noir filait à travers le monde du Verseau, à quelques années-lumière des mondes d’Ozamara, d’Ulim et d’Opphet.
Et, soudain, l’énorme chiroptère se souleva, poussa un sifflement, un long sifflement joyeux et, bousculant un peu le cercle des gosses, il s’élança, en trois coups d’ailes, traversa l’immense salle où les passagers se relaxaient par dizaines et vint choir devant une des portes, là où apparaissait une jeune fille blonde, au teint délicat, aux grands yeux clairs.
Et le monstre, sifflant toujours, se roulait au pied de cette aimable créature qui, de son côté, semblait tout heureuse de voir le pstôr venir à elle.
Déjà, il se dressait, étendant ses ailes formidables et, approchant son mufle du délicieux visage, il se mettait à le lécher avec conviction.
La jeune fille riait aux éclats, tout en tentant de mettre un terme à de telles démonstrations amicales.
– Oui, tu es beau… comme tu es fidèle. Mais, où est ton maître ? Où est le chevalier Coqdor ?
Ce dernier frappé, s’était levé, laissant les enfants dépités avec un mot gentil, et se précipitait.
La jeune fille lui tomba dans les bras et, ils s’embrassèrent avec une évidente affection, tandis que Râx sifflait de bonheur autour d’eux.
– Monique ! Vous ! Ici !
Coqdor tenait la jeune fille par les mains, il la regardait avec satisfaction :
– Toujours aussi belle. Plus belle si c’est possible.
– Oh ! Chevalier. Mais je suis si heureuse !
– Vous saviez donc que j’étais à bord ? Mais où avez-vous embarqué ?
– Hier seulement, à l’escale d’Opphet. Et j’apprends seulement votre présence sur le Cygne Noir.
– N’étiez-vous pas encore à Ozamara ?
– Si, mais nos études sont terminées. Me voilà assistante de psychologie interstellaire, et Jean, lui, a continué sur les traces de notre père. C’est un géologue distingué.
– Jean ? Que devient-il ?
– Me voilà.
Un grand garçon sautait au cou de Coqdor et le chevalier attira les jeunes gens contre lui.
– Quel bonheur de vous revoir ! Il y a deux ans, en durée terrestre !
Deux années plus tôt, en effet, ils avaient connu une étrange aventure, s’étaient trouvés sur l’astronef Grand Éclair et, de là, ayant dû entamer une lutte sans merci contre une entité fantastique, qui avait ravi Monique pour tenter de l’amener au rang des déesses ([3]).
Ce soir là, ils dînèrent ensemble, avec Râx auprès d’eux.
Monique et Jean avaient achevé leurs études et devaient retourner vers la planète-patrie, d’où ils recevraient leurs affectations pour l’espace.
Le frère et la sœur souhaitaient, autant que possible, être envoyés en mission de compagnie, elle comme agent de contact avec les peuplades inconnues de la galaxie, lui en tant que détecteur géologique, science qui prenait une importance considérable.
On parla longuement. Jusqu’à ce que Jean s’écriât :
– Et, vous Chevalier ? En vacances ? En mission ?
– Idiot, dit Monique, tu sais bien que, jamais le chevalier Coqdor ne prend de vacances. Pendant toute l’année cosmique, il est au service de l’humanité, à travers les mondes, où il sauve les malheureux, où il lutte contre les démons.
L’œil vert de Coqdor s’arrêta sur la jeune fille :
– Merci, jolie Monique.
– Je n’ai pas grand mérite à gagner un tel pari, Chevalier.
Coqdor paraissait réfléchir :
– Dites-moi, Jean, old boy, comme je vous le disais autrefois, puisque la géologie vous intéresse, voulez-vous me rendre un service ?
Jean sauta sur ses pieds, de joie à l’idée d’aider son ami, auquel sa sœur et lui devaient une reconnaissance surprenante.
– Mais vous viendrez dans ma cabine, après le café.
Et là, en effet, Coqdor montra certaines diapositives qui avaient été transmises depuis Paris-sur-Terre, par télé photo.
Elles portaient la mention Top-Secret et l’État-major du bord les avait remises, discrètement, au chevalier, de la part de l’Interplan et de son vieux camarade l’inspecteur Robin Muscat.
Après les exploits fantastiques qu’ils avaient réalisés de compagnie, le chevalier Bruno Coqdor avait une confiance absolue en Jean Farnel, comme en Monique.
Aussi, tout en leur montrant les clichés (glanés dans le cerveau en survie de Jean-Marie Spontini), leur expliqua-t-il ce qui s’était passé et ce qu’on attendait de lui.
– J’étais en route pour le verseau quand le message m’a joint. Mon ami Muscat se met bientôt en route pour me rejoindre, mais d’ores et déjà, je cherche une piste. Jean, les vieilles pierres, cela vous connaît… Expliquez-moi ce que cela signifie.
Le jeune géologue examina les clichés-visions.
– Un Zodiaque, un Zodiaque primitif, pas d’erreur. Mais il comporte treize signes au lieu de douze.
– Connaissez-vous des exemples, dans la galaxie ?
– Fort peu. Toutefois, n’oubliez pas que les graffiti ésotériques ne sont pas toujours limités. Sur Terre, le portail de la cathédrale d’Amiens est agrémenté de signes zodiacaux, puis d’autres symboles. Imaginez qu’un Zodiaque soit établi avec les douze signes traditionnels, plus un, choisi parmi ces multiples représentations, parmi lesquels on trouve, entre autres, les figures du jeux de tarots et cela, bien avant Oswald Wirth.
– D’autres exemples ?
– Je sais que, dernièrement, toujours sur Terre, dans le Tibesti, où les signes rupestres abondent, on a trouvé une sorte de cercle divisé en cases. Zodiaque ? Les signes étaient effacés, mais je sais qu’il y avait effectivement treize maisons différentes.
– Intéressant tout cela. D’autres cas encore ?
– Je crois. J’ai un peu oublié le cours de lithologie antique. Mais il me semble que, dans une planète du Capricorne, on a trouvé quelque chose de ce genre.
– Le Capricorne ? Mais nous en sommes voisins, du moins en domaine spatial.
– Quelques milliards de lieues, dit Monique en riant. Malheureusement, un navire comme le Cygne Noir ne se détourne pas de sa route comme cela et ne plonge pas aisément dans le subespace, même à la demande de notre cher chevalier.
– Très juste, belle enfant. Seulement, je ne suis pas rivé à bord du Cygne Noir.
Coqdor demanda donc à Jean Farnel d’étudier sérieusement la question.
Le jeune homme, déjà passionné, assura qu’il allait s’y mettre sans retard.
– Chevalier, j’ai des documents dans ma cabine. Il faut que je me livre à un petit travail de classement et je suis sûr que je vous trouverai des trucs intéressants.
– Ne te vante pas trop, s’écria Monique. Je connais Jean, Chevalier, c’est un enthousiaste.
– Oui, dit Coqdor en riant. Je me souviens de ses amours avec la belle prêtresse Gheldir.
Jean pâlit, puis rougit :
– Oh ! Fit-il, vexé, j’étais si jeune.
– Il y a deux ans. Mille années-lumière pour vous.
– Maintenant, je suis diplômé de géologie. Et sérieux.
– Eh bien ! jeune et brillant savant, je vous laisse. J’emmène votre sœur sur le pont-promenade, boire un Pam-Pam ananas, avec une goutte de Gilbey’s Gin. Vous pendant ce temps…
Coqdor et Monique partirent tandis que Jean gagnait sa cabine et que Râx, sagement était conduit au département des animaux pour la durée du sommeil, période convenue qui remplaçait la nuit pour les cosmonautes.
Jean avait emmené les diapositives confiées par Coqdor, qui les lui avait recommandées comme la prunelle de ses yeux verts si pénétrants.
Il s’agissait, évidemment, de documents de la plus haute importance, puisque Muscat avait transmis à Coqdor le fruit des expériences pratiquées par les docteurs Dusaule et Stewe, qui avaient tenté d’arracher les secrets de la mort.
Jean examina encore longuement les documents puis tira de ses valises plusieurs petits recueils de films personnels.
Un mini-projecteur lui permit de mettre en évidence certaines photos, des notes, des schémas, émanant de ses études.
Il comparait, examinait, notait, griffonnait, construisait des plans, biffait et recommençait.
Un Zodiaque, il n’y avait pas d’erreur. Un Zodiaque, pensait-il, mais avec un signe intermédiaire entre la Vierge et la Balance, soit à partir de ce 23 septembre, date hybride pour les astrologues, puisque ce jour de la Terre est, tantôt sous un signe et tantôt sous l’autre.
– Un signe supplémentaire. Formidable. Cela indiquerait un monde de plus dans le monde, une constellation inconnue, quelque chose comme un univers de rêve. Oui, on voit cela en songe, on imagine. Un élément en plus dans le Cosmos, selon notre optique. Certains se promènent dans une rue qui n’est pas, qui s’ajoute aux artères de la ville, d’autres croient lire un chapitre inédit dans le roman qu’ils ont aimé, un chapitre qui n’a jamais été, qui ne le sera jamais. C’est la statue, le tableau supplémentaire dans le plus beau des musées, l’objet d’art qui n’y sera pas, la pièce sans titre dont tous les amateurs de théâtre auraient voulu écrire les répliques, faire vivre les personnages d’idéal. C’est, oh ! surtout, c’est celle que nous attendons, que nous souhaitons, l’aimée, la mystérieuse et insaisissable dont nous ne pouvons étreindre qu’un simulacre.
Lentement, sans que Jean s’en soit aperçu, la porte de sa cabine s’entrouvrait.
Lui, penché sur les documents, transcrivait ses remarques, exécutait un très beau travail qui devait hautement faciliter les recherches de Robin Muscat et du chevalier Coqdor.
– L’idéale, pensait encore l’enthousiaste Jean Farnel. Et voilà que, sur un certain plan, cette « idéale » se concrétise. Il y a, dans nos douze mondes connus de l’horizon céleste des Terriens, une constellation qu’ils ne connaissent pas, que les astronefs doivent frôler sans la soupçonner, un monde supplémentaire, dont l’inspecteur Muscat a pressenti la clé. Et cette clé, c’est peut-être moi qui vais la trouver.
On entrait doucement dans la cabine. Jean n’entendait pas, tout à son œuvre.
Il dessinait, d’après les documents, le signe mystérieux.
– Le rapport prétend qu’il s’agit d’un animal ailé. Et ces symboles effrayants… Oui c’est cela, un vampire.
Il dessinait donc une sorte de vampire stylisé, qui était peut-être le treizième signe du Zodiaque.
Mais cette fois, il eut conscience d’une présence.
Surpris, il se retourna, parut étonné, mais nullement effrayé.
Il n’était plus seul, en effet, dans sa cabine.
Jean n’avait pas peur. Du moins, il croyait ne pas avoir raison d’avoir peur.
Et pourtant…
Quelques instants après, un grand cri de douleur et d’épouvante résonnait à travers les couloirs de l’astronef Cygne Noir.
CHAPITRE V
C’est Jean ! C’est lui, j’ai reconnu sa voix. Mon Dieu !
Les beaux yeux clairs étaient agrandis par l’horreur subite qui s’abattait sur Monique.
Elle revenait du pont promenade, que surplombe la coupole de dépolex et qui place les passagers des astronefs directement en contact, là où ils connaissent des visions admirables, sous le regard des astres.
Tout en bavardant avec Coqdor, Monique revenait vers sa cabine, voisine de celle de son frère, lorsque ce hurlement effrayant avait éclaté.
– Il y a quelqu’un en détresse. Mais Monique, êtes-vous sûre ?
– C’est lui, oui c’est lui.
Comme une folle, la jeune fille se précipita et Coqdor, son front impérieux barré d’un pli subit d’inquiétude, s’élançait sur ses traces.
Monique pénétra en coup de vent dans la cabine et Coqdor, qui arrivait juste derrière elle, entendit le gémissement douloureux qui lui échappait.
Il n’y avait pas d’erreur, c’était bien Jean qui avait crié, quelques brefs instants auparavant.
Un seul cri. Puis le silence.
L’horrifique spectacle qui attendait Monique et le chevalier Coqdor expliquait tout cela.
Jean était étendu sur le dos, sans connaissance, mais dans une attitude crispée, exprimant à la fois la souffrance et la terreur qui l’avaient terrassé.
Le visage du malheureux était blême, les paupières semi-abaissées sur des yeux révulsés.
Du sang avait giclé, un peu partout, dans la cabine, sur le sol, sur les vêtements de Jean, jusque sur la table où il avait étalé les documents confiés par Coqdor, documents que maculaient, maintenant, des stigmates rouges.
Coqdor s’avança. Monique, déjà, était agenouillée près de son frère.
L’horreur lui coupait le souffle. Elle ne pouvait plus dire un mot.
– Dieu du cosmos, gronda Coqdor, quel est le misérable qui a fait cela ?
Les vêtements ensanglantés de Jean étaient en désordre, ce qui semblait laisser entendre qu’il avait résisté un instant à son ou ses agresseurs.
Mais surtout, ce qui terrorisait Monique, ce qui frappait singulièrement Coqdor, C’est que la vareuse et la chemise de Jean avaient été arrachées et que la poitrine apparaissait, avec des traces effrayantes.
Qu’est-ce qui avait pu occasionner ces plaies, à la vérité assez légères, ainsi que Bruno Coqdor s’en rendit compte tout de suite, ce qui permit de rasséréner un peu la jeune fille.
Un poignard ? Un vulgaire couteau ? Des griffes ?
Il semblait qu’on eût tracé volontairement sur l’épiderme une sorte de grille grossière, sur une surface d’une quinzaine de centimètres carrés.
Le sang qui avait jailli maculait la chair et les vêtements et Coqdor, déjà, reprenait la situation en main :
– Courage, Monique. Il est seulement évanoui, et je crois qu’il n’a pas d’autre plaie.
Monique, sanglotant maintenant, soulevait la tête inerte de son frère et posait ses lèvres sur son front blafard, mais le chevalier se précipitait vers le lavabo, y prenait une serviette, de l’eau de Cologne, revenait, et se mettait en devoir de laver la poitrine déchirée.
Il réitéra des paroles encourageantes.
– Ce n’est rien. Très superficiel.
– Mais il est tombé, on l’a assommé. Cet évanouissement ?
– Un instant, petite amie. Tenez, continuez de laver les plaies. Moi, je vais le réveiller
Monique obéit.
Elle avait une confiance totale dans le chevalier, dont elle n’ignorait pas la puissance hypno-psychique.
Déjà, Coqdor, agenouillé à côté de Jean, se concentrait et son visage se crispait sous l’effort intérieur.
Ses mains puissantes, élégantes, ses mains royales planaient sur le front de Jean, enrobaient le crâne, tandis que les yeux verts jetaient des feux.
Jean soupira, battit des paupières, et ses lèvres esquissèrent un murmure.
– Ah ! il vit, s’écria Monique , soudain heureuse.
– Je vais le mettre sur sa couchette, ce sera plus aisé, dit Coqdor.
Il enleva le frère de Monique dans ses bras robustes et fit comme il venait de dire.
Là, d’une dernière pression mentale, il força Jean à retrouver partiellement ses esprits, tandis que Monique achevait d’essuyer le sang qui, d’ailleurs, commençait à se coaguler.
– Jean, commença Coqdor, m’entendez-vous ? Me reconnaissez-vous ?
– Chevalier, Monique, bafouilla le jeune homme.
– Qu’est-ce qui vous est arrivé, mon petit vieux ?
– Jean hoqueta, essaya de parler. Il allait sans doute enfin dire quelque chose lorsque Monique, qui avait nettoyé la poitrine meurtrie de son frère poussa soudain un cri :
– Chevalier ! Voyez…
– Et quoi donc ?
– Les plaies. Elles ne sont pas faites au hasard, n’importe comment. Elles forment des traits, on dirait un dessin.
– Une idée foudroyante traversa l’esprit de Coqdor.
– Si c’était ? oh !
Il se penchait et constatait que Monique avait raison.
En même temps, il reconnaissait le dessin provoqué par les balafres qui avaient torturé l’épiderme de Jean Farnel.
Une boucle… et deux traits en circonflexe, barrés en éclair.
En dessous, six petits traits disposés trois par trois.
– Par tous les diables de la galaxie, c’est le signe, le treizième signe. Le crime est signé ; Ah ! les salopards.
Le cri de Jean avait été entendu de quelques personnes et des officiers étaient alertés.
Coqdor, rapidement, leur annonça qu’une agression venait d’avoir lieu et qu’ils devaient mener une enquête.
Le Cygne Noir naviguant en plein espace, il était difficile de croire que le ou les misérables avaient pu quitter clandestinement le bord.
Certes, le cas s’était vu. Mais alors il fallait utiliser un des canots-soucoupes du bord, ou plonger dans le vide avec un scaphandre autonome.
Encore dans cette dernière hypothèse, fallait-il admettre que le fugitif risquait gros, à moins d’être attendu dans les parages par quelque astronef complice.
Le navire spatial fut bientôt en état d’ébullition. Le bruit de l’agression s’était rapidement répandu, d’autant plus que le commandant de bord ne pouvait étouffer l’affaire, même pour éviter la panique.
En effet, il était nécessaire qu’on fouillât tout le vaisseau spatial et que chacun, cosmatelot ou passager, fût convié à répondre à quelques questions.
Jean avait été transporté à l’infirmerie. La fièvre, brusquement, l’avait saisi et Coqdor avait dû renoncer à l’interroger, voire à sonder son esprit.
Le chevalier de la Terre était songeur.
Ainsi donc, les mystérieux ennemis se manifestaient de nouveau.
Après les divers forfaits dont ils s’étaient rendus coupables, après l’étrange mort de Jean-Marie Spontini, le rapt de la belle Giovanna, la prise en main de l’enquête par Robin Muscat, ils n’hésitaient pas à jeter un défi à la fois à l’inspecteur de l’Interplan et à son allié Coqdor, au moment même où les renseignements nécessaires lui étaient transmis par télé spatiale.
Coqdor avait laissé Monique au chevet de Jean, alors que le médecin du bord rassurait la jeune fille.
Il voulait comprendre et, tout d’abord, revoir le lieu du forfait.
L’officier de police du Cygne Noir était sur place. La réputation de Coqdor était telle, d’ailleurs, qu’on ne lui interdit pas le retour dans la cabine de Jean.
Le chevalier ne dissimula pas qu’il avait été en contact avec l’Interplan, qu’une mission très secrète lui était confiée et que, justement, le jeune Jean Farnel, en sa qualité de géologue interplanétaire, avait été sollicité par lui pour apporter quelques renseignements de la plus haute importance.
– Vous lui avez donc confié les documents à vous envoyés par la direction de l’Interplan, Chevalier ?
– Oui, Commissaire.
– Ce sont ces documents qui demeurent sur la table et que, vraisemblablement, Mr Farnel était en train d’examiner lorsqu’il a été attaqué.
– Très exactement.
– Voulez-vous vérifier s’il en manque quelques-uns ?
Coqdor, silencieux, classa les diapositives, examina le dictionnaire audiovisuel de Jean.
– Non, dit-il, c’est complet. On n’a rien volé.
– Voilà qui est curieux, dit l’officier de police.
– C’est mon avis, murmura le chevalier. Avez-vous encore besoin de moi ?
– Pas présentement. Peut-être, un peu plus tard, aurons-nous de nouveau à nous entretenir.
– Je le crois, Commissaire. Mais je retourne à l’infirmerie.
Coqdor, en effet, avait déjà eu cette pensée.
On avait attaqué Jean pour lui voler les documents. Mais au premier abord, en compagnie de Monique, Coqdor, s’il n’avait guère eu le temps de s’occuper de la question, avait pressenti qu’il ne manquait rien.
Dans ce cas, pensait-il, on n’a pas frappé pour dérober des documents. Ces gens-là n’en n’ont pas besoin. Ils sont renseignés, bien mieux que nous, en ce qui concerne le treizième signe du Zodiaque.
Pourquoi, alors, avait-on frappé Jean ?
La réponse, Coqdor la trouvait aisément. Elle consistait justement dans les plaies très spéciales pratiquées au couteau, ou à la griffe, sur le cœur du pauvre garçon.
– Le signe, le signe vampirique. Une signature ! Et une menace !
La colère commençait à s’emparer du chevalier.
À l’infirmerie, il trouva Jean un peu apaisé par les sédatifs. On l’avait pansé, après un examen sérieux.
Aucune autre trace. Toutefois, le médecin avait détecté un traumatisme au niveau de la pomme d’Adam.
– On l’a frappé, ce qui a provoqué l’évanouissement. Et ensuite, le criminel a eu tout loisir de déchirer les vêtements et de se livrer à son petit jeu sadique.
– Merci, Docteur. Dites-moi, ce choc… cette strangulation… a-t-elle été provoquée ? Par une main humaine ?
– Possible. Dans ce cas, on a serré très fort.
– Vous ne voyez pas d’autre hypothèse ?
Le médecin intrigué, revint vers son patient endormi.
– Voyez, Chevalier. Ah ! Tiens, je n’avais pas remarqué.
En regardant de plus près, on découvrait deux petites ecchymoses, sur le côté du cou.
Frappé, le médecin regarda de l’autre côté et Coqdor, penché près de lui, se sentit pâlir.
Deux autres petites taches, à peine perceptibles, mais montrant un minuscule et double hématome.
– C’est quasi imperceptible.
– Mais cela existe. Docteur, à votre avis ?
– On dirait. On dirait que le malheureux a eu la gorge enserrée dans une mâchoire… non pas humaine, bien entendu, mais animale.
Quatre crocs.
Bruno Coqdor regardait Monique, qui ne quittait pas l’infirmerie.
La jeune fille était bouleversée. Tout ce qui avait trait à l’attentat dont son frère avait été victime la crucifiait.
– Soyez forte, ma petite Monique. Le médecin vous affirme que ce n’est pas grave. Et je vous en dis autant.
Il posa un baiser sur le joli front de Monique et sortit.
Pendant un instant, il avait concentré son esprit, tenté de joindre la pensée embarrassée de Jean endormi.
Quelque chose de vague lui était apparu. De très vague, même.
Une image. Mais, si cette image s’était précisée, elle eût véritablement épouvanté le chevalier.
– J’en aurai le cœur net.
Il gagna la ménagerie du bord, là où, selon le règlement, les animaux devaient être enfermés pendant la durée des heures de sommeil.
Deux garçons de salle de précipitèrent :
– Chevalier ?
– Je veux voir mon pstôr, tout de suite.
– À vos ordres.
Comme tous à bord, ils s’efforçaient d’être agréables au chevalier, à cet homme célèbre dans toute la galaxie.
– Dites-moi, demandait Coqdor, passant entre deux rangées de boxes où les chiens et les chats de la Terre voisinaient avec les hozz, les vârs, les oiseaux-feu du Sagittaire et les dauphins terrestres d’Alcor, si intelligents qu’ils conversent avec leurs maîtres, dites-moi, tous les deux, êtes-vous sûrs que personne n’est venu au zoo, depuis l’heure du sommeil ?
Les deux gardiens de salle se regardèrent.
Cette hésitation, jointe à un coup de sonde psychique de Coqdor, lui permit d’être renseigné :
– Écoutez-moi, dit-il, je ne cherche pas à vous faire réprimander par le commandant. Dites-moi seulement la vérité : vous avez joué au priks ?
Penauds, les deux hommes baissèrent un peu le nez.
– Chevalier, bafouilla l’un d’eux, vous savez…
– Je sais. Je sais que ce jeu est passionnant, et qu’on en oublie l’heure réglementaire des rondes. C’est bon. Allons voir le pstôr.
Le priks, sorte de poker qui se jouait avec des petites pyramides graduées, jeu importé des planètes d’Altaïr, et avec lequel on risquait souvent si gros qu’il était interdit sur les astronefs, avait absorbé toute l’attention des deux préposés.
Mais Coqdor se souciait peu, maintenant, de les faire punir.
On arrivait devant le box de Râx qui reconnaissant son maître, bondit sur ses pattes postérieures, étendit ses ailes immenses et se mit à siffler joyeusement.
– Ouvrez la cage. Merci, maintenant, je n’ai plus besoin de vous.
Les gardiens en défaut ne se le firent pas dire deux fois et laissèrent le champ libre à Coqdor.
Le chevalier caressait le pstôr, lui parlait doucement.
Coqdor, d’une main puissante, ouvrait la gueule de Râx et regardait les quatre formidables crocs.
Il hocha la tête, puis saisit une des pattes (une des deux pattes postérieures, les membres antérieurs étant en réalité ceux d’un Chiroptère) et l’examina.
Son cœur se serra horriblement.
Du sang ! Il y avait un peu de sang sur une des séries de griffes.
– Je ne me suis pas trompé, murmura Coqdor. Voilà le coupable… C’est Râx. Râx lui-même. Il est venu dans la cabine, il a serré Jean à la gorge, assez fortement pour provoquer l’évanouissement, pas assez pour l’étrangler. Ensuite… ensuite avec ses griffes, il lui a été aisé de déchiqueter vareuse et chemise, et de tracer le signe maudit.
Il revenait vers sa cabine, flanqué du pstôr qui semblait simplement heureux d’être avec lui.
– Mon beau pstôr ! Ils s’en sont servis, comme d’un instrument de crime. Ils me payeront cela…Mais ils sont diablement forts. Ils savent, et comme ils n’ont pas d’agent à bord, ils ont magnétisé Râx à distance, ils l’ont extirpé du zoo, lancé contre le pauvre Jean.
Mais maintenant, un sourire terrible passait sur le visage du chevalier de la Terre, dont les yeux luisaient plus que jamais.
– Ils n’on pas pensé à une chose. Dans l’esprit de Râx, dans son cerveau animal, tout cela a laissé des traces. Et ces traces je vais les retrouver. Ils vont me fournir la piste qui me manque, qui manque à mon vieux Muscat.
Il arriva à sa cabine, s’y enferma avec le pstôr.
– Ici, Râx.
Le monstre arriva, sifflant très doucement, de bonheur et, fermant un peu ses grands yeux d’or, il posa son mufle redoutable sur les genoux de son maître.
Coqdor lui parlait gentiment, tout en lui grattant le sommet du crâne, exercice auquel le pstôr semblait prendre un plaisir très vif.
Les mains de Coqdor semblaient envelopper maintenant la tête de Râx.
Soudain, sans que le chevalier eût parlé, Râx leva le museau et le regarda dans les yeux, sous l’impulsion de l’appel psychique.
Cela dura une fraction d’instant, puis tout le corps de la bête frémit, se raidit brusquement.
Et Râx glissa à terre, rigide, comme mort, en réalité en catalepsie.
Coqdor s’agenouilla près de lui, le caressa encore :
– Bientôt, tu reviendras à toi. Je ne te ferai pas de mal. Mais, par toi, je vais savoir…
Coqdor, maintenant se concentrait, fermant les yeux.
Et toute sa pensée irradiante s’enfonçait dans les neurones du cerveau de Râx, cherchant avidement les séquelles de l’abomination dont on avait rendu l’animal coupable, afin d’en retrouver les instigateurs.
CHAPITRE VI
L’enquête du commissaire du bord du Cygne Noir n’avait absolument rien donné.
On avait fouillé l’astronef minutieusement. Aucun passager clandestin ne se cachait à bord et, par définition, il était impossible de s’enfuir aisément en plein espace.
Tout le monde avait été interrogé (ce qui représentait un assez joli travail, ajoutant la patience et la minutie à la psychologie).
Autre résultat nul. Le commandant avait dû dire au chevalier Coqdor que, sauf erreur, équipage et passagers étaient innocent du forfait commis par le seul Râx, lequel d’ailleurs n’avait été que l’instrument hypnotique de l’affaire.
De tels résultats n’avaient guère surpris le chevalier de la Terre.
Il s’y attendait, surtout depuis le moment où il avait constaté la présence des documents transmis depuis Paris, par Robin Muscat.
Dès ces premiers instants, il avait flairé l’action psychique, à distance.
Et sans doute à quelle distance…
Tout avait servi les criminels. Les gardiens du zoo, après la dernière ronde, auprès des animaux, s’abîmaient dans les délices passionnés du priks et, négligeant la surveillance, ne s’apercevaient ni du départ, ni du retour de Râx.
– Ils sont forts, répétait Coqdor. Ils ont influencé Râx, qui est, ils s’en sont rendu compte, un animal ultra-sensible en dépit de sa force musculaire. Et ils ont réussi même à lui faire ouvrir et refermer sa cage. Les démons !
Ce qui lui était particulièrement odieux, à lui, le voyant, le télépathe, le familier de ce qui va au-delà du tangible et du visible, c’était justement cette surveillance mystérieuse dont il se sentait l’objet.
Les ennemis, les gens du Zodiaque 13, ceux qui jouaient, selon un procédé un peu démodé, sentant le vieux roman du XXème siècle, d’un signe ésotérique pour signer leurs abominations, d’un signe qu’ils tatouaient sur le cœur de leurs victimes, ces gens (vivant sur on ne savait quelle planète, dans quelle dimension) semblaient en permanence épier les faits et gestes de Coqdor.
– Ils ont su, tout de suite que Muscat m’avait téléjoint pour me transmettre les renseignements glanés dans le cerveau de Spontini. Ils savent déjà que je collabore avec lui dans la recherche du treizième signe. Et, en peu de temps, ils ont découvert ma rencontre avec les Farnel, la joie enthousiaste de Jean qui voulait m’apporter son aide et c’est à lui, à ce pauvre gars, qu’ils s’en sont pris.
La colère faisait briller ses yeux verts, qui ne s’attendrissaient que, lorsqu’il murmurait, pour lui seul :
– Pauvre Monique. Elle avait bien besoin d’être mêlée à cela. C’est ma faute, bien sûr. Mais, par toutes les tempêtes du cosmos, je ne pouvais tout de même pas soupçonner que ces gens-là étaient de véritables téléviseurs vivants.
Maintenant, payé pour se méfier, tout lui semblait suspect.
Tout de même, ceux du Zodiaque allaient subir le choc en retour de leur perfidie.
Ils avaient utilisé Râx.
Et, déjà, le chevalier, explorant le subconscient, évidemment plus nébuleux que celui d’un homme, du monstre ailé, y avait récolté un certain nombre d’images des plus intéressantes.
La bête pense, mais ne réfléchit guère. Son potentiel psychique est donc à la fois infiniment moins précis, et cependant beaucoup plus accessible, que celui de l’humain.
Le peu qu’il y a dans ce qu’on peut appeler son « esprit », s’il est seulement esquissé, a l’avantage de ne pas s’emberlificoter dans des ratiocinages qui embourbent la majorité des cerveaux humains.
Coqdor, ayant deux ou trois fois plongé le pauvre Râx en catalepsie, avait donc réussi à savoir quelques petites choses concernant ceux qui l’avaient asservi pendant un temps.
Ces choses, rendu prudent par l’expérience, il les gardait pour lui.
Plusieurs soucis immédiats le travaillaient. Et tout d’abord la sécurité de Râx lui-même.
– Ils sont bien capables de récidiver.
Ainsi, plusieurs fois par jour, envoyait-il un coup de sonde cérébral vers son démon familier.
Mais maintenant, Râx était bien tranquille. Les séquelles du crime dont on l’avait odieusement chargé s’effaçaient. D’ailleurs, par instinct, s’il demeurait un combattant farouche et redoutable au moment voulu, Râx, parfaitement apprivoisé, n’en demeurait pas moins un ami des plus paisibles et il avait recommencé à faire la joie des plus jeunes des passagers.
D’autre part, tout en apportant toute sa gentillesse à Monique et à Jean, qui allait d’ailleurs quitter l’infirmerie, Coqdor était de nouveau en contact avec Muscat par la télé spatiale.
L’inspecteur de l’Interplan avait alors appris, en quelques mots brefs, le drame qui s’était joué à bord et le péril terrible que devaient pouvoir apporter les zélateurs du treizième signe.
Coqdor avait ajouté :
– Je suis sur une piste, mon cher Muscat. Mais je me garderai bien de vous en révéler le moindre indice.
– Vous avez raison, vieux sorcier de l’espace. On nous surveille, n’est-ce pas ?
– N’en doutez pas, cher flic de toutes les galaxies. Pendant que nous discutons en duplex subspatial, ce qui nous permet de ne pas attendre que l’image-son mette quelques dizaines d’années à nous parvenir, ce qui nous demanderait quelques siècles pour bavarder, nos adversaires sont à l’écoute. C’est comme cela, lors de notre premier duplex, qu’ils ont su que j’allais entrer dans le circuit.
– Très bien, avait fait Robin Muscat. Je vous laisse le champ libre. Vous savez quelque chose. Moi, j’en sais aussi un peu, depuis les confidences post mortem de ce malheureux Spontini. Cela me suffira pour me remettre au travail, en attendant de vous rejoindre.
– Un instant, Muscat. Où cela ?
– Mais à…
Un geste impérieux du chevalier avait coupé le nom de la planète.
Sur l’écran, il avait vu le policier se mordre les lèvres.
– Ils écoutent, Muscat.
– C’est agaçant, horripilant, vociféra le futur commissaire interstellaire. Partout, ils nous suivent…
– D’accord. Mais attendez. Je vais vous donner rendez-vous. Regarder-moi…
À plusieurs années-lumière de distance, les ondes subspatiales transmettant l’image-son mettaient les deux vieux amis face à face, en une présence virtuelle hallucinante.
Les yeux verts de Coqdor plantaient leur impérieux regard dans les yeux nets et clairs du détective spatial.
Il y avait un petit temps.
Un sourire glissa sur le visage du chevalier.
Il avait tendu le piège. Il sentait une pensée insidieuse, indiscrète, qui se glissait dans son cerveau.
On allait tenter de « lire » ce qu’il allait révéler télépathiquement à Robin Muscat, pour éviter de prononcer le mot qui risquait d’être capté par les espions du Zodiaque.
Coqdor « bloqua » sa pensée, établit un barrage, selon un procédé cérébral auquel il était entraîné depuis longtemps.
Et, pour joindre le seul cerveau auquel il s’adressait, soit celui de Muscat, il « canalisa » ses ondes-pensées, il les expédia, non en irradiation totale, en sphère gonflable, comme s’étendent toutes les ondes qui peuvent alors être saisies dans tous les azimuts, mais seulement en faisceau très mince, en un javelot télépathique qui alla frapper Muscat entre les deux yeux, à hauteur de la glande pinéale.
Aussitôt, Coqdor qui se tenait dans la cabine-radio du Cygne Noir , fit un signe au préposé.
Le cosmatelot-radio coupa la communication.
Coqdor respira :
– Ouf ! Muscat, je l’ai senti, a « accroché » mon message. Lui et lui seul. L’espion, je le crois, en a été pour ses frais.
Satisfait de ce côté, il se rendit à l’infirmerie.
Râx, maintenant, ne le quittait plus. Durant le jour, lorsqu’il se trouvait dans la grande salle de relaxe et que les enfants jouaient avec le pstôr, le chevalier demeurait présent.
Râx, ravi de l’aubaine, dormait donc près de la couchette de son maître, n’étant conduit au quartier des animaux que pour la toilette quotidienne et les repas. Encore, à table, happait-il un peu de viande, un fruit dont il était friand.
Et, outre Coqdor, Monique qui déjeunait désormais près de lui et les enfants, et d’autres personnes, ne manquait pas de bourrer le petit monstre de friandises.
À l’infirmerie, il eut la satisfaction de trouver Jean debout et totalement remis de son aventure.
Les plaies du frère de Monique étaient déjà refermées, grâce au fameux intracorol, ce produit à base végétale inventée par le Vénusien Xol.
Il ne restait sur l’épiderme qu’une très vague trace claire, mais qui affectait la forme du treizième signe du Zodiaque.
Coqdor ne s’en inquiétait guère. Ce n’était pas le tatouage terrible qui avait tué déjà deux hommes, à sa connaissance, et qui avait rendu fou un troisième.
Il supposait (Muscat lors du premier duplex, lui avait dit qu’il était de cet avis) que ce genre d’apport sur la poitrine devait être réservé aux membres de la secte, de la société secrète, de la bande quelconque, qui semblait avoir pour but de préserver le secret du signe.
Très probablement, ce tatouage, ou soi-disant tel, était en même temps un relais sur la chair même des affiliés. Relais qui permettait d’agir sur les malheureux qui avaient le tort de déplaire, voire de trahir.
Yum Akatinor, Cladek Halstar, Jean-Marie Spontini, les uns après les autres, en avait fait la cruelle expérience.
Restait Giovanna Hi-Ling.
Qu’était-elle devenue ?
Enlevée ? Assassinée ? Enfermée comme folle dans quelque asile galactique inconnu ?
Ou simplement « retirée du circuit » pour des tâches obscures et très probablement redoutables ?
Du moins on savait (le mort avait parlé) que la belle Giovanna, elle aussi, portait le tatouage, donc appartenait à la secte.
Quel était le but de ces gens ? Ni Coqdor, ni Muscat, ne le savaient encore exactement.
Du moins, par les confidences du défunt amant de Giovanna, avaient-ils pu constituer un dossier intéressant et Coqdor, se servant de Râx en tant que relais psychique, ne se vantait pas en disant qu’il était sur une piste.
Il pensait bien que Giovanna était la clé de voûte de l’enquête. Si Spontini était venu trouver spontanément Muscat, c’était à cause de la disparition de son amie.
L’avait-elle abandonné de son propre chef ? Ou sur l’ordre des mystérieux sectaires ?
Avait-elle été leur victime, pour une raison inconnue ? Dans tous les cas, on pouvait admettre que Spontini, réputé traître par ceux du Zodiaque, avait été promptement exécuté afin qu’il ne puisse parler.
On avait compté sans la science du Dr Frank Dusaule, et la rapidité d’action de l’Interpol-Interplan et de Robin Muscat.
Jean étant remis sur pied, caressait Râx sans rancune. Monique, elle aussi, domptant son horreur des premiers instants, avait recommencé à jouer avec le pstôr, qui lui faisait mille amitiés. Elle avait écouté le chevalier, qui n’avait pas eu trop de peine à la convaincre que le petit monstre ailé n’était pas méchant, et qu’en aucun cas on ne devait l’incriminer dans l’agression dont son frère avait été la victime.
Coqdor conversait avec les deux jeunes gens.
– Cher Jean, savez-vous que vous m’apportez un document des plus précieux, et qui va nous aider beaucoup dans nos recherches ?
– Et quoi donc, Chevalier ?
– Votre tendre poitrine que les griffes de Râx ont déchiré, boy. En effet, nos ennemis se sont servis de ses pattes puissantes, d’une de ses pattes exactement d’une seule griffe, pour se moquer de nous et tracer sur votre peau leur fameux signe. Or ce signe, nous n’en avions jusqu’alors que des images vagues, mutilées, incertaines. Robin Muscat a obtenu un agrandissement des tatouages des victimes foudroyées. Mais il semble, dans les deux cas, que la fulgurance, l’étincelle meurtrière, ait quelque peu endommagé le dessin. Vous m’avez cité (et montré une figure) du Zodiaque du Tibesti. Muscat m’a retransmis les images glanées dans le cerveau de celui qui était déjà un cadavre. Tout cela est vague, confus. Du moins, sur vous, ont-ils eu à cœur de dessiner scrupuleusement ce signe 13, à peu près ignoré à ce jour. Vous voyez combien c’est précieux…
Jean s’en était déclaré enchanté et avait ajouté que, maintenant, il était plus que jamais décidé à interrompre son voyage pour emboîter le pas au chevalier dans la recherche, puis le combat, en ce qui concernait les zélateurs du Zodiaque.
Coqdor, malicieusement, regardait Monique.
– Petite amie, je vois votre beau front s’assombrir.
– Ah ! soupira Monique, Jean demeure l’intrépide que vous ne connaissez que trop. Quels dangers va-t-il affronter ? N’est-ce suffisant qu’il ait été à moitié étranglé ? avec la poitrine déchirée ?
– Justement, s’enfiévrait Jean Farnel. Ils doivent me payer cela.
– D’ailleurs, suggérait le chevalier, à la prochaine escale, puisque je suis obligé de quitter le Cygne Noir et de repartir par mes propres moyens, notre chère Monique nous fera ses adieux, et continuera sa route vers la Terre…
Il avait ri devant la réaction de Monique. Réaction à laquelle, bien entendu, il s’attendait parfaitement.
La jeune fille avait bondi :
– Moi ? Abandonner Jean ? Mais vous savez que maman et papa me l’ont confié.
– C’est ça, dit Jean, vexé, je suis en tutelle. À mon âge !
– Jeune géologue présentant bien, admettez que votre sœur est aussi sage que jolie, ce qui n’est pas peu dire, et que ses conseils vous demeurent précieux.
Jean bougonnait mais Monique tenait bon et déclara tout net que si Jean entamait la lutte contre les sectaires du Zodiaque 13, elle serait à ses côtés.
Coqdor l’embrassa de bon cœur et la félicita.
Ce qui ne l’empêcha pas, à l’escale prochaine du Cygne Noir, d’attirer Jean à part et de lui dire quelques mots :
– Boy, nous voilà à Ulmir. Je n’y reste pas. Je repars demain, sur un cosmaviso, par autorisation spéciale des autorités sur demande de la police interstellaire. Naturellement, Monique et vous m’accompagnez. Attendez. À cette escale, je dois effectuer quelques recherches et, pour cela, me rendre au quartier réservé. Vous admettrez avec moi que votre sœur ne peut nous accompagner dans les bouges à cosmatelots des ports spatiaux, où règne la pègre de tous les mondes.
– D’accord, Chevalier.
– Aussi, garçon, vous viendrez avec moi. Et Râx. Monique nous attendra, sur le cosmaviso, où elle sera en sécurité. Nous, nous descendrons pour un soir dans les bas-fonds.
Jean était enchanté, comme tous les jeunes gens de bonne famille qui désirent s’encanailler pour une nuit.
Mais il voulait en savoir plus long.
– Chevalier, je sais que vous refusez de parler, que vous bloquez même votre pensée pour que les mystérieux ennemis ne puissent y lire ce que vous avez appris. Dites-moi tout de même…
– Eh bien ! Râx a servi de transistor grâce au forfait de ces misérable, j’ai appris diverses choses et que quelqu’un est en détresse dans la fange de l’arrière-port spatial, qu’il y a, autour de cette personne, des créatures particulièrement dangereuses, disposant d’un pouvoir extraordinaire, que je n’ai pu exactement préciser. Je ne vous le cache pas, boy, l’expédition sera dangereuse. Donc, pas un mot à Monique. Et vous, toujours d’accord ?
– OK ! Chevalier. Je suis votre homme.
CHAPITRE VII
Ulmir est une petite planète très quelconque, démunie de tout intérêt en ce qui concerne, soit le séjour, soit le passage des touristes.
Certes, elle est classée dans les philo-humaines, possédant une atmosphère hautement oxygénée convenant aux humanoïdes.
Mais Ulmir est fortement aqueuse. Son ciel, presque perpétuellement nuageux, diffuse fréquemment des pluies d’autant plus désagréables que les vents amassent dans la nue des spores en abondance, que les averses ramènent au sol avec les gouttes, le tout formant une chute verdâtre qui pollue tout et dégrade singulièrement les édifices.
Quant à l’ennui que diffuse Ulmir, inutile d’en parler. Ce ne sont pas ses trop fameuses pluies vertes, souillant les gens et leurs vêtements, qui arrangent les choses.
Toutefois, cette terre déshéritée de l’espace est la dernière habitable aux confins du monde du Verseau. Aussi y a-t-on établi une escale pour les vaisseaux spatiaux qui s’élancent vers d’autres mondes de la galaxie, particulièrement pour le voisin (relatif) qu’est le Capricorne.
On y a construit une véritable cité mais, petit à petit, les colons ont abandonné, écœurés d’une vie aussi lamentable.
Cependant, l’astrodrome demeure, aire immense, fort pratique, fort bien placé. Naturellement, un peu de vie végète alentour. Un peuple minable, cosmatelots, déclassés, trafiquants de tout poil, prostituées venues de tous les points du cosmos, et les fonctionnaires inévitables, policiers, miliciens, douaniers en stages avec leur famille, et que les pluies vertes rendent des plus désagréables.
Tout le monde vit au petit bonheur dans des buildings dont la plupart, abandonnés, négligés, s’effritent, s’effondrent parfois. Certes, on dispose d’appartements luxueux, mais l’horizon est si morne…
Et, dans de vastes avenues quasi désertes, la faune particulière des ports et des astroports traîne ses regrettables représentants, la fange de l’univers.
C’était là qu’obligatoirement, le Cygne Noir faisait escale. Là aussi que Coqdor quittait le bord, flanqué de Monique et de Jean, et également du fidèle Râx.
Naturellement, si avant de se rembarquer pour une destination qu’il n’avait pas encore révélée, il devait descendre dans les bas-fonds de la cité-astroport, ce n’était pas pour y emmener Monique.
La jeune fille avait dû s’incliner. À Ulmir, d’ailleurs, les gens convenables ne descendaient pratiquement jamais à l’escale.
Aussi, sans retard, la sœur de Jean avait-elle été conduite sur le cosmaviso Comète-Sapho, de la milice interplanétaire, sur lequel trois cabines attendaient Coqdor et ses compagnons.
Après avoir confié la jeune fille aux officiers, le chevalier, suivi de Jean, avait simplement annoncé qu’il voulait se documenter sur Ulmir et ses pittoresques faubourgs.
Monique avait vu ce départ, d’un air chagrin, mais Jean, lui, était ravi d’accompagner le chevalier.
Le lieutenant de vaisseau spatial commandant la Comète-Sapho s’était cru autorisé à prévenir les deux hommes :
– Demeurez sur vos gardes. La police fait des rondes fréquentes. Il n’en est pas moins vrai qu’Ulmir est une cité dangereuse. Il y a souvent des agressions, voire des meurtres, dans ses bars, dans ces établissements plus que douteux qui prolifèrent. Je ne saurais trop vous recommander la prudence.
– Nous ne nous attarderons pas, avait promis Coqdor.
Maintenant, c’était la nuit, la longue nuit d’Ulmir qui dure près de vingt tours de cadran, vingt de ces heures de la Terre servant de base à la mesure cosmique de ce temps qui n’existe pas.
Bruno Coqdor et Jean marchaient dans les rues immenses, entre les hautes maisons dont quelques-unes tombaient en ruines, tandis que, sur certaines façades, on découvrait des lézardes inquiétantes.
Quelques buildings étaient entretenus et les lumières brillaient.
Là, vivaient les fonctionnaires et les leurs, toujours inquiets, sur leur gardes, entourés de circuits électromagnétiques pour se défendre contre les malfaiteurs variés qui hantaient la cité, semi-fantôme.
Les trottoirs démesurés, les artères à perte de vue, sous les lampadaires qui répandaient des torrents de lumière crue, au néon magnétisé, donnait une impression de désespoir.
D’autant que sur tout cela la pluie tombait.
La pluie verte d’Ulmir, dont on voyait partout les traces, en longues traînées repoussantes, tant sur les murs, les appuis de fenêtres, que sur le bitume.
Et les grands traits de dépolex des lampadaires n’y échappaient pas, enrobés, encrassés petit à petit, par l’immonde boue verte qui croulait presque en permanence sur cette ville de cauchemar.
Les passants étaient rares et disparaissaient rapidement, soit dans des rues adjacentes, soit sous des porches.
– Des fantômes, des fantômes dans une ville de mort, c’est gai, disait Jean.
– Et, nous n’avons pas tout vu, devait ajouter le chevalier.
Râx pataugeait auprès des deux hommes, dans cette vase tombée du ciel mais, auprès de son maître, il ne semblait jamais malheureux.
Quelques électrautos passaient, filant à toute vitesse.
À deux ou trois reprises, certaines ralentirent et les voyageurs se rendirent compte qu’on les épiait.
Mais il ne se produisit rien. Les voitures repartaient et se perdaient dans l’infini morne des avenues en détresse.
Cà et là, l’enseigne trop violemment lumineuse d’un bar jetait une tache de couleur, tranchant avec le reste, ajoutant sans le vouloir à l’impression de pénible
Jean avait compris qu’il ne fallait pas interroger Coqdor, puisque leurs ennemis devaient les surveiller en permanence, on ne sait trop comment, d’ailleurs.
Aussi lui faisait-il confiance, le suivant aveuglément à travers ces rues désespérantes.
Parfois, une silhouette féminine apparaissait, sortant de l’ombre où elle était tapie, avançant dans quelque flaque de clarté au néon.
Vénusienne ou Capricornienne, fille de Cassiopée ou du Sagittaire, elle murmurait ces phrases banales et avilissantes qui traînent un peu partout, dans des langues variées, ou dans ce code Spalax que les humanoïdes se sont évertués à enseigner dans toutes leurs écoles depuis que les relations interplanétaires sont devenues monnaie courante.
Devant l’indifférence des deux passants, la courtisane au rabais retournait à sa triste faction.
Finalement, Coqdor s’arrêta devant ce qui avait été une superbe résidence, que la pluie verte rongeait sinistrement. Naturellement, l’inévitable enseigne au néon, verte et rouge, traçait dans la brume les lignes d’une femme-oiseau stylisée.
– C’est là.
Jean Farnel ne dit rien et, derrière Bruno Coqdor, pénétra dans cet antre.
L’intérieur manquait d’originalité.
Sans doute, lors de la courte et brillante période où on avait voulu « lancer » Ulmir, l’établissement avait été richissime, sorte de Lido, de Moulin Rouge des confins du monde.
Tout tombait en ruine, et la clientèle plus que crasseuse achevait de salir, d’user, de dégrader, les tables de marqueterie, les sofas éventrés, les tapis tachés d’on on n’osait savoir de quelles souillures, autour d’une piscine à fontaine lumineuse, mais où manquait la moitié de l’éclairage, et dont les eaux, comme partout à Ulmir, se mêlaient de fange verdâtre.
On buvait, les alcools de la Terre comme le ztax de Mars, le vieil Old Crow du Kentucky voisinant avec le fluz sagittarien On fumait tous les tabacs, on humait toutes les drogues. Des juke-boxes braillaient des mélodies diverses, avec leurs écrans exhibant les pin-up de l’éventail galactique.
La clientèle ? Peu originale, évidemment. Ces déchets que Coqdor attendait. Des déclassés, clients comme entraîneuses.
Parmi ces dernières, certaines étaient encore jeunes, presque belles, mais déjà marquée par la veulerie qui les avait menées au vice.
Et des cosmatelots ivres se battaient, tandis que des robots, mandés électromagnétiquement par le tenancier, avançaient, lents et méthodiques, agrippaient les combattants et les envoyaient terminer la rixe sous la pluie verte.
Le patron ? Ce gros homme rouge et chauve, très certainement un Vénusien métissé, mais on ne savait de quoi. Et celle qui lui servait visiblement de compagne, grande et maigre personne outrageusement maquillée, vêtue à la mode terrienne, allait et venait, souriant aux clients, de ce sourire à la fois mielleux, complice, méprisant et féroce qui est celui des proxénètes.
Râx flairait avec un dégoût visible l’atmosphère fétide d’un tel bouge. Jean ne se sentait pas à l’aise, mais le regard d’émeraude de Bruno Coqdor le rassura.
Ils prirent place à une table, près de la fontaine, et commandèrent deux Cinzanos de la Terre, pour se rappeler la planète-patrie.
Par bonheur, il devait en rester un flacon et la matrone vint les servir.
Elle s’enquit de leur santé, de leurs désirs, songeant vraisemblablement à leur envoyer des compagnes pour la soirée.
Coqdor allait l’interroger sur celle qu’il était venu chercher là, lorsqu’il parut tomber en arrêt.
La tenancière était surprise. Jean, lui, avait compris.
– Qu’est-ce qu’il y a, Chevalier ?
– Il y a quelqu’un que je connais. Un instant… Ah, par-là !…
Son prodigieux don médiumnique le servait encore une fois.
– Un instant, madame, dit Jean, entrant dans le jeu. Monsieur va vous dire ce qu’il veut.
Coqdor, après un bref instant de concentration, demanda :
– Il y a des salles, par-là ?
– Mais oui. Pour les jeux. Et aussi (elle eut un sourire ignoble), si ces messieurs veulent accompagner nos charmantes pensionnaires au salon.
Jean fit la grimace. Coqdor balaya l’offre du geste :
– Non, attendez. Il joue… un garçon encore très jeune… un hybride de races. À la peau verte, aux yeux très striés de rouge.
– Ah ! oui, je vois. Un enragé du priks et du banco. Vous voulez le voir ? Je vais vous conduire.
– Merci. Voulez-vous le prier de venir ici ?
Un instant après, Jean Farnel vit arriver le personnage décrit par Coqdor. Le gars avait sans doute un peu bu et était de forte méchante humeur, ayant été arraché à une table de baccarat.
– Qu’est-ce qu’on me veut ?
La matrone lui montra la table des deux hommes. Le joueur avança et tressaillit, comme dégrisé sous l’œil étincelant du chevalier.
– Ainsi, c’est toi, Holp. Tu es venu échouer ici !
Holp. Holp le métis. Un des quatre garçons que Robin Muscat et Coqdor avaient tenté de rééduquer, les arrachant aux maisons de redressement pour les lancer sur la voie du salut, lors de la mission périlleuse qui consistait à aller conquérir l’eau électrique ([4]).
Holp semblait confus. Coqdor ne le laissait pas parler.
– Tu es donc incurable ? Nous t’avions donné ta chance.
– Je ne fais pas de mal, Chevalier. Je n’ai jamais eu une bonne étoile, c’est tout.
– Rappelle-toi Ty, le pire de vous tous. Il est mort en héros.
– Il est mort. Tant mieux pour lui. S’il avait vécu…
– Imbécile ! Et Joki ? Il a bien tourné, lui. Il est marié, père de famille, et a une très belle situation sur Mars, à Syrtis Major.
– Joki a épousé Gita. Seulement, moi, l’amour, connaît pas.
– Silence, idiot. Écoute, j’ai besoin de toi, puisque tu es là. Tu vas te rendre utile, pour une fois.
Coqdor sortit de sa poche un filmo. C’était une petite photo en reliefcolor. Elle avait été transmise par télé spatiale, depuis le siège de l’Interplan. On y voyait une très jolie fille, aux yeux bridés, aux magnifiques cheveux noirs, au visage d’un ovale délicat avec une peau à reflets dorés.
Dès que Holp l’eut entre les doigts, l’image s’anima et la voix, très douce, du sujet, prononça quelques phases énamourées.
Ce filmo avait été trouvé dans le portefeuille de Jean-Marie Spontini.
C’était un souvenir très tendre de Giovanna Hi-Ling, précieux document recueilli par Muscat. Et d’après les renseignements glanés dans le cerveau de Râx, Coqdor savait qu’une femme était en détresse dans les bas-fonds d’Ulmir, au bar de la Femme-Oiseau, qu’on l’obligeait à se prostituer et qu’elle servait d’indicatrice à ceux du Zodiaque.
Il n’avait pas pu en savoir plus mais demeurait persuadé qu’il s’agissait de Giovanna.
Seulement il fut déçu. Holp, qui traînait depuis des mois à Ulmir, et connaissait toute la pègre, affirma qu’il n’y avait jamais vu celle qui avait été l’égérie du malheureux Spontini.
Un coup de sonde psychique confirma à Coqdor que son ex-poulain ne mentait pas.
Si Giovanna n’était pas là, c’était regrettable. Mais il fallait cependant trouver cette femme en détresse qui de surcroît, pouvait le mener vers le secret du treizième signe.
– Chevalier. Vous n’avez plus besoin de moi ?
– Prends un verre avec nous, après, tu retourneras à tes cartes et tes jetons.
– Toujours le même. Vous lisez dans les cerveaux.
– Quelquefois aussi dans les cœurs. Parle-moi un peu des filles qui sont ici ?
Holp, ébahi, le regarda :
– Vous vous intéressez à elles ?
Coqdor le pria de lui faire un petit topo sur chacune des entraîneuses. Ensuite, dès que Holp avait parlé, il se concentrait et visitait télépathiquement l’esprit de la femme visée.
Trois fois, ils refirent l’expérience. Décevante chaque fois. De banales histoires, des destins sans relief.
La quatrième créature mise sur le tapis était, d’après Holp, une fille du système solaire, il ne savait plus de quelle planète. Relativement jeune, mais empâtée, avec encore de beaux yeux dans une face où la graisse jetait son offense, elle sembla attirée par leur conversation et regarda dans leur direction.
Coqdor, sans en avoir l’air la « sondait » psychiquement.
À sa grande surprise, il ne trouva pas la passivité habituelle de ce genre de personnes.
On répondait, on semblait très bien recevoir l’émission. Et le dialogue rapide s’engageait.
– Prenez garde. On vous surveille. Ne restez pas ici.
– Merci ! Mais si je pars, suivez-moi.
– Impossible, répondait l’entraîneuse. Si je vous suis, ils me retrouveront partout. Ils me tueront.
– Qui, « ils » ?
Elle ne répondit pas par des phrases mentales, cette fois. Il y eu un silence puis Coqdor sentit se dessiner dans son cerveau le symbole du treizième signe du Zodiaque.
Elle transmettait ainsi sa réponse, qui se passait de commentaires.
Coqdor interrogea, tout en dégustant le fond du verre.
– Portez-vous le signe, vous aussi ?
Il eut l’image brève de la femme nue. Trop lourde, trop marquée, hélas !
Mais intacte du fameux tatouage-tonnerre.
Tout de suite elle reprenait :
– Ils vont vous attaquer. Un prétexte ! Une bagarre ! Fuyez ! Il en est temps.
Coqdor, d’ailleurs, sentait le danger. Mais il demeurait ferme.
– Je sais, émit-il. Je les attends.
– Vous ne savez pas. Ils sont… je ne puis dire. Vous verrez… et vous ne verrez plus. Et ils seront là. Toujours. C’est terrible. Oh ! fuyez, fuyez avec votre ami.
Cela éclata alors, dans la salle de jeu. Plusieurs hommes sortirent en se disputant. Puis des lames apparurent, les filles se mirent à hurler.
Les robots de service avancèrent, de leur pas lent et précis, les pinces en avant.
Coqdor frissonna. Holp hoquetait de peur. Jean s’était levé.
Les robots avançaient, non sur les combattants, mais sur eux, effrayants, inexorables.
Le piège se refermait.
CHAPITRE VIII
Ils étaient trois, impressionnants, terribles.
Ils marchaient de leur pas lourd, lent, précis, méthodique. De ces machines qui font peur parce qu’elles singent l’humain et qu’elles n’ont pas sa sensibilité. Rien que des mouvements mécaniques, voulus, prévus.
Impassibilité totale dans l’exécution du geste.
Coqdor voyait le danger et, toujours lucide, il pensait à ceux qui l’entouraient. Jean Farnel qu’il avait traîné jusque-là, Holp qui revenait vers lui dans d’aussi curieuses circonstances.
Et Râx, lequel commençait à siffler furieusement. Et cette femme, qu’il ne connaissait que depuis quelques minutes, dont il ne savait même pas le nom, et qui venait de l’avertir si généreusement.
Les robots fonçaient vers eux.
Coqdor cherchait un moyen de défense. Il lui était insupportable d’admettre qui lui et ses compagnons allaient être jetés sur le trottoir du cabaret, par les robots-hommes de main, comme de vulgaires ivrognes, comme d’ignobles tricheurs.
Seulement, ce fut Jean qui s’écria soudain :
– Il y en a d’autres.
Coqdor aperçut alors, de l’autre côté de la piscine lumineuse, la horde des bagarreurs que trois autres robots commençaient à agripper, deux chacun, pour les tirer irrésistiblement hors de l’établissement.
Très vite, Coqdor entendit se croiser dans son cerveau l’écho des exclamations de Jean, des cris étranglés de Holp, et les pensées agissantes de la courtisane.
– Trois autres ?
– Mais non, il n’y en a que trois en tout, à la Femme-Oiseau .
– D’où sortent-ils ?
– Prenez garde plus que jamais. Évitez le contact à tout prix.
Coqdor, abasourdi par cet envahissement psychique, par ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, ce qu’on lui suggérait, ce qu’il cherchait à comprendre, eut des réflexes très vifs.
Comme Jean allait être saisi dans la pince d’un des assaillants de métal, il le bouscula si vivement que le frère de Monique alla patauger dans l’eau douteuse de la fontaine lumineuse.
Holp grelottait en regardant un autre agresseur mécanique.
Le chevalier hurla :
– Sauve-toi. Mais sauve-toi !
Le fait est que Holp, glacé d’épouvante, paralysé par une peur incompréhensible, ne réagissait guère.
Le cri de Coqdor, cri appuyé d’un javelot-pensée des plus ardents, le sauva de justesse et il s’enfuit à temps.
Coqdor entendait toujours la pensée féminine.
– Tournez autour de la fontaine. Venez vers moi. Je connais une issue.
Il voulut suivre ce conseil, persuadé qu’elle était sincère, et suivi de Râx, allait s’élancer lorsque le pstôr, dressé sur ses membres antérieurs, les crocs en avant, fit face à un des robots.
Coqdor se sentit frissonner
Il connaissait l’incroyable courage de Râx. Le petit monstre ailé allait chercher ce qui représentait la gorge du démon de métal et tout en battant des ailes, tenter de le labourer de ses effroyables griffes postérieures.
Mais ce qui était redoutable pour un homme ou un animal perdait toute sa valeur contre une créature artificielle et Râx y eut usé ses dents et ses griffes.
Coqdor siffla pour appeler le pstôr qui fidèlement obéit et abandonna l’attaque.
Coqdor se précipita, suivi du pstôr. Les trois robots exécutèrent alors un mouvement tournant pour contourner la piscine où pataugeaient Jean et Holp qui l’avait rejoint dans son désarroi.
Le chevalier vit les monstres métalliques descendre dans l’eau verte et, près de la fontaine, serrer de près les deux jeunes gens.
La pensée le traversa, émanant de l’entraîneuse qui, dans la foule perturbée à la fois par les bagarreurs aux prises avec les trois robots (mais d’où venaient-ils puisqu’il n’y en avait que trois au total à la Femme-Oiseau ?) le renseignait tout en demeurant appuyé au bar.
– Court-circuit.
Il comprit, chercha autour de lui, saisit une table et la lança, à toute volée, sur la fontaine lumineuse, qui éclata littéralement.
Une gerbe d’eau et d’étincelles jaillit.
Deux des robots, atteints par le flux électrique, tressaillirent et, pendant un instant, tournèrent sur eux-mêmes, désorientés par le traumatisme du fluide eau-électricité.
Ils exécutaient des gestes désordonnés, semblaient ne plus savoir ce qu’il convenait de faire.
Le troisième, lui, paraissait hésiter bien que, assurément, demeuré au bord de la piscine, il n’eût évidemment pas été touché par le court-circuit.
Attitude qui, pendant dix secondes, stupéfia Coqdor.
Un robot qui hésitait, qui semblait réfléchir, qui, devant l’accident dont venaient d’être victimes ses camarades, paraissait chercher quelle attitude adopter ?
Mais ce n’était pas le moment de chercher le mot de l’énigme.
Il fallait profiter de la situation, favorable pour un instant, puisque les deux autres adversaires étaient provisoirement hors de combat.
– Jean, Holp, par ici !
Les entraîneuses s’affolaient. Elles aussi étaient ahuries par l’apparition de ces robots, qui multipliaient les serviteurs-machines habituelles.
Les clients commençaient à se battre, prenant parti, les uns pour le tenancier de l’établissement, les autres contre, en lui reprochant de jeter dehors ceux qui le faisaient vivre, et qu’il volait avec entrain.
La matrone, apeurée, montrait son visage anguleux tartiné de fard et les filles se retiraient en criant. Coqdor voyait toujours sa singulière alliée, laquelle gardait un sang froid remarquable, alors que les coups commençaient à pleuvoir rudement, que les bouteilles voltigeaient, que plusieurs corps jonchaient déjà le sol.
Les trois robots de service allaient vers la porte, traînant six hommes furieux, se débattant, écumant, mais ne pouvant échapper aux poignes de fer, dans la mêlée qui devenait générale.
– Suivez-moi ! avec vos amis.
Bruno Coqdor siffla Râx, cueillit Jean par un bras et appela Holp.
Le métis dont la peau était plus verte que jamais, les yeux injectés de rouge plus écarquillés, courait comme il pouvait derrière Coqdor, traqué par le robot numéro trois, celui qui avait échappé à la destruction de la piscine.
Mais la matrone, qui avait repéré le coupable, invectivait le chevalier, hurlait qu’il devait payer les dégâts.
Il l’écarta d’une poigne irrésistible. Elle voulut revenir à la charge et ses doigts crochus montaient vers les yeux verts.
Il se retourna, et ce furent justement ses yeux qui clouèrent la mégère sur place, tant son pouvoir hypnotique pouvait agir à la seconde.
Le Vénusien métissé, lui, allait à la rescousse de sa compagne.
Il tenait une sorte de matraque à la main. Il ne s’en servit pas.
Râx se chargea de lui et, quand le gros homme vit les ailes de chauve-souris qui battaient l’air, quand il se heurta au mufle terrible, il recula effaré.
Mais, se frottant encore les yeux, il regardait le robot qui ne lâchait pas la poursuite et qui maintenant, revenait à la charge, parce que, justement, les deux autres (et c’était encore anormal) semblaient s’être remis du court-circuit. Après un instant de désarroi mécanique, ils se reprenaient et emboîtaient le pas à leur congénère.
Une tenture se soulevait. L’entraîneuse, abandonnant le comptoir, se faufilait, après un signe du chevalier.
Flanqué de Râx qui sifflait et se dressait, battant toujours l’air et écartant les clients furieux mais prudents devant ce monstre insolite, le chevalier se retrouva dans une arrière-salle étroite, humide, où régnait une odeur de moisi. Le cellier du bar.
Il n’avait pas lâché Jean et Holp se cramponnait à lui.
– Venez, dit simplement la jeune femme aux traits fatigués.
Elle avait soigneusement refermé la porte derrière eux, tournant la clé.
Des coups terribles heurtaient le battant.
Elle eut un pâle sourire :
– Les robots sont forts, mais c’est du métal. Ils auront de la peine à la démolir.
Elle traversait le cellier, parmi les bouteilles entassées, arrivait à une autre porte.
Elle se retournait vers eux, leur montrant le chemin.
Elle pâlit.
Et Coqdor, et Jean, et Holp, suivirent son regard.
Dans la serrure, on devait fourgonner. Ils virent quelque chose passer, un petit objet, une sorte de minuscule tige de métal, vraisemblablement avec laquelle on tentait de forcer la serrure, puisque la porte résistait.
Sans doute, d’un mouvement maladroit, avait-on laissé échapper cette sorte de rossignol.
Tous avaient vu la petite chose de métal qui tombait au sol.
Les trois hommes ne comprenaient pas l’effroi de la jeune femme, qui répétait :
– Vite ! Oh ! vite, je vous en supplie.
– Mais nous avons un peu de répit, s’écria le chevalier.
– Non, non.
– Elle grelottait, elle transpirait de peur.
Râx donna le signal d’alarme, par un sifflement prolongé, dont Coqdor connaissait bien la signification.
Stupéfait, comme Jean, comme Holp, il voyait le robot se dresser devant la porte.
Un des trois robots assaillants. Un robot qui se trouvait là alors que l’issue était bloquée et qu’on n’avait encore pu forcer la serrure.
Instinctivement, il regarda au sol où, un instant auparavant, brillait encore le passe-partout.
Il n’y avait plus rien, sur le plancher du cellier.
Mais le robot était là, lui, et sa formidable armature métallique menaçait les quatre fugitifs.
Comment était-il entré ? Ce n’était sans doute pas le moment de s’interroger là-dessus.
Coqdor vit le danger et hurla :
– Le casier. Vite !
Jean Farnel et Holp se précipitèrent et, unissant leurs efforts à ceux du chevalier, entreprirent de renverser un formidable casier à bouteilles, surchargé, près duquel avançait le démon artificiel.
Celui-ci parut se rendre compte de ce qui le menaçait mais il était déjà trop tard.
Les trois hommes, survoltés, réussissaient à déséquilibrer la masse formée d’une légère armature alourdie par de nombreuses bouteilles.
Et le tout croula sur le robot, dans un vacarme épouvantable de bruit de métal cabossé et de bouteilles cassées.
Des liquides variés et colorés se répandirent dans le cellier, mais l’ennemi, coincé sous l’amas, et sous le casier disloqué, se débattait comme un gigantesque hanneton.
Holp eut un regard navré, devant le désastre.
Bouteilles de Dubonnet et flacons de ztax, amphores d’ambroisie centaurienne, flashes de Cutty Sark, globes fêlés perdant le délicieux yol de Sirius et tonnelets cristallins d’azz venus de Canopus, tout cela se vidait lamentablement, tandis que le vieux Champagne de la Terre moussait et, bouillonnait, sans que personne ne puisse en profiter.
Mais Holp entendait la voix de Coqdor :
– Tu nous suis, oui ?
Déjà, ils étaient dans un couloir étroit. Ils passèrent sous le building, arrivèrent aux caves, de là gagnèrent le parking souterrain.
Un petit ascenseur les emmena, tous quatre avec le pstôr et, une minute après, ils étaient dehors.
Il pleuvait, comme il ne pleut que sur Ulmir. À torrents.
Des torrents verts, créant une sorte de rideau opaque, dans cette nuit trouée par les taches lumineuses des lampadaires et des enseignes.
– Nous sommes derrière le building chuchota la jeune femme. Par-là, devant vous, la voie est libre. Fuyez ! Vous rejoindrez l’astrodrome en ne vous écartant pas de cette avenue.
– Nous ne vous laisserons pas, déclara le chevalier.
– Oh ! moi, fit-elle, avec un geste désabusé.
Coqdor la prit par le bras :
– Je ne sais encore qui vous êtes. Ni quel but vous poursuivez. Mais je sais que vous nous avez aidés et que, par cela même, votre vie est en péril.
– Je m’en moque. La vie d’une femme comme moi.
– La vie d’une femme, quelle qu’elle soit, est toujours précieuse. Et je ne vous laisserai pas aux mains de ceux du Zodiaque. Je commence à les connaître.
– Hâtez-vous ! ils vont vous poursuivre.
– Oui, oui, râla Holp, visiblement terrorisé.
– Alors, dit Coqdor en passant son bras sous celui de l’entraîneuse, vous nous suivez.
Il était sincère. Il voulait la sauver. Mais il pensait aussi qu’elle pourrait lui être très utile. Elle devait en savoir long et, de toute façon, il se réservait, dès que la situation serait un peu moins critique, de sonder ce cerveau remarquablement psychique.
– Dans la pluie, vous avez une chance d’échapper.
– Comment se fait-il, s’étonna Jean, qu’ils ne nous poursuivent pas ?
Encore un mystère. Mais Coqdor fit un geste pour balayer de telles questions. Il fallait fuir. Et vite
Et emmener cette fille. Celle que, justement, Coqdor venait chercher à la Femme-Oiseau, bien que persuadé au départ qu’il allait y trouver Giovanna Hi-Ling.
Ils avançaient sous l’eau verte, qui les trempait, les maculait. Il se dégageait, dans la nuit chaude, une sorte de brouillard qui les aveuglait mais, par bonheur, il y avait un éclairage très violent et ils marchaient dans un nuage cotonneux, dont le vert tournait parfois au noirâtre.
Cela suffoquait, piquait les yeux.
Ils étaient sortis du côté du building opposé à la façade du cabaret et nul ne se montrait. On entendait des cris au loin, sans doute les cosmatelots ivres ou tricheurs que les robots de service jetaient sur le trottoir.
Il y eut, dans la nuit, sous la pluie, de petits tintements caractéristiques.
– Mais on nous canarde !
– Oui. J’ai vu une pierre rouler au sol.
Coqdor se retourna, chercha à voir. Avec ses yeux d’humains, c’était impossible et, il ne cherchait pas à se concentrer, à se perdre dans un effort médiumnique. Ce n’était pas la saison.
Ils se hâtaient mais d’autres pierres furent jetées, probablement depuis les fenêtres de l’immeuble qu’ils venaient de quitter, et dont les occupants furieux de les voir échapper manifestaient ainsi leur humeur.
Coqdor haussa les épaules. Il marchait très vite, soutenant la jeune femme. Râx gambadait et Jean et Holp filaient à leurs côtés.
Une pierre encore.
Et puis sur l’avenue déserte, là où, ils en étaient sûrs, une seconde avant, il n’y avait personne, ils virent une silhouette d’homme.
Puis une autre.
Une autre. Une autre encore.
Six en tout. Six gaillards formidables, aux épaules larges, et dont ils devinaient, dans la pluie et le brouillard, les faciès de brutes.
On leur barrait la route. Coqdor jeta un cri de colère, et siffla Râx.
Le pstôr s’envola, attaqua un des hommes, qui croula sous lui.
La jeune femme demeurait sur place, horrifiée.